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L’OTAN et la supériorité militaire conventionnelle

Durant l’opération «Zamary Kargha» («Lion Falcon» en anglais), en 2010, des soldats du 5th Battalion The Royal Regiment of Scotland et des officiers de la police nationale afghan sont déposés sur le terrain par deux CH-47 Chinook.(©Sgt. Rupert Frere RLC, ISAF/DoD)

Un récent article de Christophe Wasinski et Tom Sauer dans La Libre Belgique (13 janvier) puis un autre du général Francis Briquemont (20 janvier) appellent à un certain nombre de commentaires et de précisions (1). Ils ne portent pas tant sur la question de la capacité nucléaire ou non des futurs appareils de combat belges que sur le raisonnement utilisé par les deux premiers auteurs pour arriver à leurs conclusions. Une phrase, en particulier, est interpellante : « la guerre froide est derrière nous depuis vingt-cinq ans (…) l’Otan dispose de la supériorité conventionnelle ».

Le fait est que la supériorité militaire ne se mesure pas qu’en nombre d’unités, d’hommes et d’appareils de combat soit là où, sur le papier, l’OTAN est la plus forte. En réalité, évaluer une supériorité militaire dépend de paramètres multiples et d’un savoir propre – les études stratégiques – que l’on n’apprend malheureusement pas dans les universités d’Europe continentale, en dépit d’une littérature académique plus que conséquente. Cette ignorance, conséquence d’une position dominante des études dites idéalistes et critiques dans les universités, se traduit par un débat appauvri alors que les enjeux humains, budgétaires et sécuritaires sont conséquents .

En tout état de cause, la situation sécuritaire européenne est plus complexe que ce que n’en disent les auteurs. Alors que la Russie mène maintenant depuis plusieurs années des exercices-surprise impliquant des dizaines de milliers d’hommes en 48 heures – et sans notification préalable à ses voisins – l’OTAN peine à rassembler 14 000 hommes pour un exercice (Trident Juncture) prévu depuis plusieurs années. Quant à la VJTF, la future force de réaction rapide devant contrer un éventuel mouvement russe contre un membre de l’OTAN, elle ne pourra déployer que 600 hommes en 48 à 72 heures. Au mieux, l’OTAN escompte un déploiement de 30 000 hommes en une semaine.

On le comprendra aisément, cette performance n’est guère dissuasive et dénote le contraire d’une supériorité conventionnelle. Cette dernière ne réside pas dans l’efficience de tel ou tel système d’arme, mais dans l’efficacité d’un système politico-militaire d’autant plus complexe qu’il compte 28 Etats-membres dont certains – dont la Belgique – présentent historiquement un déficit d’investissement dans la sécurité. Ce ne serait guère problématique si la pierre d’angle de la « règle du jeu européen » depuis la fin de la guerre froide était restée la résolution négociée et pacifique des conflits en suivant les canons du droit international, avant d’en arriver aux armes si c’était nécessaire. Or, l’invasion puis l’annexion de la Crimée et le soutien russe aux opérations dans l’est de l’Ukraine – le passage direct aux armes – ont fait voler en éclat l’architecture de sécurité européenne.

Autre temps, autres mœurs : en 1990, l’invasion du Koweït rassemblait une coalition de 700 000 hommes. Vingt-cinq ans plus tard, la Crimée, passait aux mains russes, nonobstant les garanties de sécurité territoriale ukrainiennes reconnues par Moscou en 1994 ; sans aucune réaction autre que des sanctions n’ayant pas permis jusqu’ici un retour en arrière. De son aventure, la Russie y aura certes gagné le réarmement de ses voisins mais, avant qu’il ne se concrétise – pour la Belgique, c’est au-delà de 2030, si la prochaine coalition respecte les engagements de l’actuelle –, elle disposera d’une fenêtre d’opportunité.

Les Etats européens ne sont cependant pas pieds et poings liés, n’ayant d’autre alternative que la constatation du fait accompli ou la mobilisation générale. La dissuasion constitue un moyen-terme efficace dès lors qu’elle se pense comme crédible et à la fois conventionnelle et nucléaire. Elle ne constitue évidemment pas une garantie de paix face aux questions de terrorisme ou de conflits dus aux changements climatiques. Mais l’on ne peut résumer l’(in)sécurité internationale à l’aune de ces seuls problèmes. De fait, les Etats-Unis comme la Russie ont réduits leurs stocks d’armes nucléaires – en cela, les auteurs ont raison.

Mais ce sont les seuls Etats à l’avoir fait ces dix dernières années. Un examen a minima de la littérature récemment publiée montre que l’armement nucléaire reste un attracteur stratégique de premier ordre. Alors que les « dividendes de la paix » ont depuis longtemps été dépensés, les inconséquences des politiques de défense placent aujourd’hui les Etats européens au pied du mur, à tenter de reconstruire une crédibilité dissuasive. Aussi et paradoxalement, la réduction au-deçà du raisonnable des forces conventionnelles, encouragée et sous-estimée par les mouvements pacifistes, conduit à revaloriser la place du nucléaire. Et ce, qu’on le veuille ou non…

Article paru sur le blog de DSI, le 26 janvier 2016.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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