Moyen-Orient

Une « capitale kurde  » en Turquie ? Derrière les murs de Diyarbakir

La forteresse de Diyarbakir rappelle les tentatives de la ville pour un aménagement harmonieux du territoire. (© UNESCO)
Au cours de son histoire plurimillénaire, Diyarbakir – Amed, en kurde – est passé sous le contrôle de nombreux empires, sultanats et émirats avant de constituer le chef-lieu d’une province de la République de Turquie. La ville est devenue progressivement un centre de pouvoir, de commerce et de culture incontournable au Proche-Orient. De nos jours, forte de près d’un million d’habitants, en majorité kurdes, Diyarbakir représente la principale agglomération de l’Anatolie du Sud-Est. Des décennies de conflits en ont fait le bastion du mouvement pour l’autonomie et la reconnaissance des droits culturels et linguistiques kurdes. Constituant une centralité du Kurdistan, Diyarbakir est l’objet de plusieurs constructions politiques concurrentes ; son identité reste difficile à définir tant les discours idéologiques travaillent à la façonner et à se l’approprier. Mais au-delà des conflits nationalistes, la ville dissimule une histoire et un patrimoine justifiant ses appartenances plurielles.

Diyarbakir et ses jardins sont évoqués pour la première fois en 866 avant Jésus-Christ sous le nom d’Amedu, lors du siège par le roi assyrien Assurnasirpal II (883-859 av. ­J.-C.) de la capitale araméenne du Bit-Zamani. La cité est située le long du fleuve Tigre, à la limite du plateau nord-mésopotamien et des montagnes du Taurus. Les fouilles archéologiques permettent de formuler l’hypothèse d’un peuplement aux alentours du Ve millénaire avant notre ère et l’existence d’une cité à l’âge du bronze (IIIe-IIe millénaire). On peut souligner la continuité exceptionnelle de l’urbanisation de Diyarbakir, commencée dès le premier millénaire av. J.-C. La ville, ne cessant de croître, adoptera alternativement au cours de différentes époques historiques les noms d’Amedu, Amida, Amid, Diyarbekir, Amed et Diyarbakir.
Elle devient une véritable capitale régionale à partir de la période romaine. La fondation de la province de Mésopotamie sous l’empereur Trajan (98-117) en 115 ne laisse pas supposer l’existence d’une cité romaine à Amida avant cette époque-là. En 363, à la suite de la signature d’un traité entre Jovien (363-364) et l’empereur perse sassanide Shapur II (309-379), la ville romaine accueille de nombreux réfugiés des régions frontalières de l’empire, augmentant ainsi sa population et sa taille. À la fois ville frontière et lieu de centralité commerciale, culturelle et religieuse, la cité connaît une croissance continue.

Une cité aux identités multiples
Bien qu’hérité de l’Antiquité tardive, l’ouvrage le plus évocateur de la période médiévale de Diyarbakir est sa forteresse de près de 6 000 mètres de périmètre. Étudier ces fortifications, c’est scruter les continuités et les ruptures entre civilisations, au-delà des alternances de pouvoirs politiques chrétiens ou islamiques, turcs ou kurdes (1). À la suite de la conquête arabe en 639, la ville est désignée sous le nom d’Amid et est intégrée à la province du Diyar’Bakr. Les murailles byzantines, subissant de nombreux ajouts tout au long de la période médiévale, conserveront une continuité exceptionnelle et resteront au cœur du système de protection la ville. À la fois sous les dynasties kurdes marwanides (990-1096) et sous l’autorité des Turcs seldjoukides (1037-1194) et artukides (1083-1408), le développement des techniques de fortification et l’enrichissement des ornementations sont remarquables.
Conquise en 1515 par le sultan ottoman Sélim Ier (1512-1520), avec le soutien des seigneurs kurdes de la région révoltés contre l’autorité du shah séfévide d’Iran, la ville tombe sous le joug de la Grande Porte pour une période de quatre siècles. Elle devient alors un centre politique et économique majeur de l’Empire ottoman en Anatolie du Sud-Est. À Içkale, le cœur de la citadelle, sont installées les infrastructures administratives de la ville. La stabilité dynastique ottomane permet un développement de la cité synonyme d’intensification des échanges transfrontaliers et de cohabitations confessionnelles et multiculturelles. Elle accueille d’importantes communautés chrétiennes, arméniennes et syriaques, dotées de nombreux lieux de culte et de commerce. Le voyageur et clérical arménien Siméon (actif au XVIIe siècle) témoigne de la présence de 25 prêtres dans les églises de Surp Giragos et Surp Sarkis, situées au cœur la ville. Dans Amid, ou Diyarbekir l’ottomane, les notables chrétiens sont actifs aux conseils municipaux et provinciaux dans les administrations publiques. Ce n’est que peu avant le tournant du XXe siècle, sous la pression de nationalistes turcs et panislamiques et aux Kurdes leur étant affiliés, que les heurts intercommunautaires et les massacres précipitent la ruine de la ville. Diyarbakir représente l’une des provinces les plus marquées par le génocide de 1915, la privant de la quasi-totalité des 35 000 Arméniens qui y résidaient au début des années 1900 (2). Les communautés arméniennes, syriaques, grecques et juives disparaissent presque intégralement de la ville au cours du XXe siècle, leurs patrimoines subsistant bon gré mal gré dans le paysage urbain.
Sous la période républicaine, la ville connaît un déclin relatif, perceptible dans les difficultés d’une explosion démographique et d’un développement urbain mal maîtrisé. Plusieurs mouvements de revendications kurdes se succèdent tout au long du XXe siècle. Ils sont de caractères nationalistes et ethniques, mais aussi religieux et tribaux, à l’instar de la révolte du cheikh Saïd Piran (1865-1925) en février-mars 1925. Bénéficiant autrefois d’une certaine autonomie, la ville perd de son prestige pour devenir marginalisée au sein de l’État-nation. L’histoire ottomane est rejetée loin des mémoires. Car l’un des principaux enjeux de cette nouvelle République proclamée en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938) est l’écriture d’un récit nationaliste turc et la transmission d’une histoire en cohérence avec le projet modernisateur kémaliste. La toponymie et l’aménagement des jardins, des places, des fontaines et des rues sont jusqu’à la fin du XXe siècle principalement dédiés aux figures et aux symboles turcs de la République. Devant la porte de Dagkapi, espace de démarcation entre le centre historique et la ville moderne, on peut contempler une fresque murale représentant Atatürk et une inscription indiquant : « Ceux de Diyarbakir, Van, Erzurum, Istanbul, Thrace et de Macédoine sont les enfants de la même race ».
De nombreuses transformations urbaines imposent la rupture du ciment républicain dans le paysage de la mosaïque ottomane. Les églises, hammams et caravansérails qui constituaient la richesse du patrimoine de la ville ont subi de graves dégradations, parfois intentionnelles, ou sont tout simplement tombés en ruine, laissés à l’abandon. C’est alors souvent avec un regard nostalgique que les écrivains et chroniqueurs de Diyarbakir, tels que Seyhmus Diken (né en 1954), se retournent sur leur histoire récente (3). Les politiques républicaines ont ainsi contribué à l’ouverture de larges zones d’ombre sur l’histoire culturelle et architecturale de la ville qu’archéologues, historiens et restaurateurs du patrimoine peinent aujourd’hui à redécouvrir.

L’incarnation de la question kurde
Approcher l’histoire moderne de Diyarbakir exige un détour par la question kurde, ne se limitant pas seulement aux événements de violence qui ont caractérisé les conflits avec l’État turc.
Par l’expression de « mouvement kurde », on désigne communément le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et la nébuleuse d’acteurs (partis, personnalités) institutionnalisés et légaux, mais ayant des liens plus ou moins implicites avec l’organisation désignée comme terroriste par Ankara. Le caractère déterminant qu’a pris la lutte armée commencée en 1984 a fortement contribué à une focalisation des regards sur le PKK, qui laisse peu de place dans l’histoire à la parole politique kurde ayant précédé cette formation. Pourtant, de nombreux Kurdes ont trouvé dans le premier Parti ouvrier de Turquie (TIP) un cadre d’expression et ont participé à sa montée en puissance, organisant en 1967 les « réunions de l’Est », meetings pacifiques qui rassemblaient plusieurs milliers de Turcs et de Kurdes, socialistes et/ou nationalistes. On retiendra parmi les initiateurs de ces rassemblements le militant Mehdi Zana (né en 1940), qui remporta, dix ans plus tard, les élections municipales de Diyarbakir. Sa victoire, fruit d’une coalition hétérogène d’acteurs civils et politiques locaux, a en partie contribué à construire la centralité de la ville au sein du mouvement kurde. Victime de la répression violente du pouvoir après le coup d’État de 1980, ce maire atypique fut arrêté et emprisonné durant onze ans. Les pratiques systématiques de torture de la tristement célèbre « prison V » où il résida offrirent aux années 1981-1984 le titre d’« Enfer de Diyarbakir » et entraînèrent paradoxalement, la radicalisation des militants kurdes dans la lutte armée.
Le PKK, parti d’origine marxiste-­léniniste formé en 1978, arrive à Diyarbakir en 1979. L’organisation devient l’acteur central de la guérilla sanglante qui s’est intensifiée au milieu des années 1990. Ce n’est qu’en 1999, à la suite de l’arrestation de son fondateur et leader, Abdullah Öcalan (né en 1949), que l’unité du mouvement et la lutte armée perdent en intensité. La levée de l’état de siège en 2002 sort progressivement la région du Sud-Est de la paralysie dans laquelle elle était plongée depuis les années 1980. La « sale guerre » a provoqué la mort de près de 40 000 personnes. Elle a aussi eu pour effet l’évacuation d’au moins 3 400 villages et le déplacement de 380 000 habitants. Car, dans les années 1990, c’était dans les zones rurales (particulièrement dans les montagnes) que se concentraient les combats entre le PKK et l’armée. Diyarbakir constituait alors l’un des centres urbains où se répercutaient les actions du mouvement. Il s’y déroulait des rassemblements massifs, souvent interdits et durement réprimés, à l’occasion du Newroz (Nouvel An kurde) ou pour l’enterrement des combattants.
Les déclarations du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP), mené par Recep Tayyip Erdogan (Premier ministre de mars 2003 à août 2014 et président depuis cette date), sur l’« ouverture kurde » (2009) ont eu des effets plus que mitigés à Diyarbakir. Au cours des années 2000, un grand nombre d’élus locaux de la ville ont été et continuent d’être soumis à des arrestations fréquentes ou à des destitutions de fonction. On peut notamment mentionner le cas d’Abdullah Demirbas, élu à la mairie de Sur en 2004 et destitué en mai 2007 pour activité incompatible avec la loi.
L’espoir de voir aboutir un ultime processus de paix s’éloigne progressivement tandis qu’ont lieu depuis la fin de l’année 2015 des opérations meurtrières dans l’Anatolie du Sud-Est où se réinstaurent les mesures de couvre-feu. Attentats, affrontements et répression armée ont causé entre le 1er janvier et le 5 décembre 2015 près de 530 morts (militaires, policiers, militants et civils confondus). Les combats s’intensifiant particulièrement à la fin de l’année dans les villes de Silvan, Cizre, Nusaybin et Diyarbakir marquent un tournant dans le conflit kurde, se différenciant des périodes passées par l’investissement de nouveaux acteurs dans l’espace urbain (le Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire, ou YDG-H, affilié au PKK) et par l’intervention croissante de la police aux côtés de l’armée.

Reconfiguration des dynamiques urbaines
La situation socio-économique et politique de la ville est depuis quarante ans conditionnée par les évolutions du conflit kurde et de ses conséquences démographiques. Parmi les facteurs de l’exode rural touchant la ville se trouvent l’absence d’investissements dans les espaces ruraux et le sous-développement du Sud-Est anatolien. Mais le phénomène est avant tout un effet direct des déplacements forcés et du climat d’insécurité de la guerre civile dans la région. Ces bouleversements démographiques ont alors produit de nouvelles dynamiques urbaines et transformé la vie politique de Diyarbakir.
Accueillant 235 617 habitants en 1980, Diyarbakir en compte 963 457 en 2013. À la fin du XXe siècle, la ville, déstabilisée par une pression démographique exponentielle, est profondément marquée par les phénomènes de chômage, de pauvreté, de manque de logement, de ségrégation spatiale et d’inadéquation des dispositifs de santé, d’éducation et de sécurité aux besoins. À l’image des grandes métropoles de Turquie, elle a vu se développer des quartiers d’habitat spontané (désignés par l’expression de gecekondu, soit « posé dans la nuit ») accueillant une grande partie des migrations récentes.
Les nouveaux arrivants ont conforté une démographie déjà presque exclusivement kurde et augmenté le nombre de « sympathisants » du PKK soutenant les revendications politiques, culturelles et linguistiques. C’est dans cette configuration que s’est amorcée la montée en puissance électorale des partis du mouvement kurde, leur permettant de mettre la main sur les pouvoirs locaux. Ainsi, depuis 1999, la mairie métropolitaine de Diyarbakir et ses dix-sept mairies d’arrondissements ont été principalement remportées par leurs candidats. Ces partis ont successivement adopté de nombreuses dénominations, dont les dernières en date sont celles, au niveau local, de Parti démocratique des régions (DBP) et, au niveau national, de Parti démocratique des peuples (HDP).
La ville de Diyarbakir est devenue, à partir des années 2000, le terrain d’exercice du pouvoir de la plus forte expression politique kurde institutionnalisée que la Turquie ait jamais connue. Les fondements de ses programmes sont assez systématiquement attribués aux inspirations d’Abdullah Öcalan, mais s’adaptent aussi aux nouvelles préoccupations, perceptibles dans le slogan du parti développé lors des élections municipales de 2014 : « Amed jeune, Amed vert, Amed femme ».
Le projet de ville écologique promu par la mairie se concrétise dans le cadre de l’urbanisation galopante par la multiplication des parcs : 80 % d’entre eux ont été aménagés depuis l’élection des maires prokurdes. Ces derniers associent d’ailleurs leur politique écologique à leur projet identitaire en donnant à ces espaces verts les noms de figures culturelles kurdes (notamment le parc Ayse San, célèbre chanteuse de Diyarbakir). Les politiques urbaines kurdes visent, en partie, à renverser la turquification de l’espace imposée tout au long du siècle dernier. À ce titre, en 2004, peu après son élection à la mairie métropolitaine, Osman Baydemir (né en 1971) avait symboliquement fait retirer une statue de Mustafa Kemal Atatürk de l’une des places centrales de la ville. Par ailleurs, dans un pays où la seule langue d’enseignement et administrative autorisée est le turc, certaines mairies ont développé des politiques linguistiques flirtant avec l’illégalité, promouvant l’usage des différents dialectes kurdes, de l’arménien et du syriaque au sein des pouvoirs ­locaux. Enfin, une mesure de promotion de l’intégration des femmes dans la vie politique adoptée en 2014 a systématisé la coreprésentation homme/femme des organes et institutions acquis au mouvement (coprésidents de partis, comaires, etc.).
Bien que la direction kurde et socialiste de la mairie métropolitaine soit parvenue à créer un climat politique distinct du reste du pays, la ville ne s’extrait pas des dynamiques économiques du système néolibéral dominant l’ensemble de la Turquie. Son taux de croissance est supérieur à la moyenne nationale tout au long des années 2000 (en 2006, il est de 3,78 % contre 1,83 %). La multiplication des centres commerciaux et des cités résidentielles fermées témoigne de l’imposition de modèles économiques et urbains promus par le gouvernement AKP. À l’image du contexte national, l’émergence d’une classe moyenne et conservatrice a d’ailleurs permis à ce parti néolibéral et islamo-conservateur de rassembler un électorat solide (atteignant 35 % des suffrages aux ­élections locales de 2014).
La dépendance économique vis-à-vis du domaine de la construction et des investissements fonciers suscite une urbanisation galopante dans laquelle les infrastructures publiques font généralement défaut. Les zones d’habitats précaires font l’objet de politiques de renouvellement urbain, vaste programme mené dans les villes de Turquie, se caractérisant principalement par un processus de destruction/reconstruction. Les conditions d’expulsion, d’indemnisation et de relogement de l’Agence publique du logement collectif (TOKI) n’offrent enfin que peu d’opportunités aux populations les plus défavorisées de Diyarbakir, souvent d’anciens déplacés de la guerre civile résidant dans les gecekondus du centre-ville.

Projets touristiques
De manière indirecte, renouvellement urbain et projet touristique dans le centre-ville se trouvent aujourd’hui au cœur de l’actualité du début de l’année 2016. Depuis le 2 décembre 2015, la vieille ville à l’intérieur des murailles, soit l’arrondissement de Sur, est soumise à des couvre-feux occasionnant l’intervention de l’armée et de la police. Ces opérations ont provoqué la mort de plusieurs dizaines d’individus. De plus, du fait de l’utilisation d’armes lourdes, la dégradation de nombreux édifices classés et les destructions de zones d’habitat s’ajoutent à la liste des conséquences irréversibles du conflit. C’est d’ailleurs en prononçant une déclaration publique dénonçant les atteintes au patrimoine que le bâtonnier de Diyarbakir, Tahir Elçi, fut assassiné le 29 novembre 2015 devant le célèbre « minaret à quatre pieds », tous deux criblés de balles.
Outre l’évidente remise en cause durable du processus de paix, ces événements ont de graves effets sur l’aménagement du centre-ville historique. Près de 20 000 résidents l’auraient quitté, désertant en particulier les quartiers de Lalabey et Ali-Pasa. Ces derniers constituent justement des zones de renouvellement urbain où TOKI et le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisme sont chargés de la suppression de logements précaires et du réaménagement de l’espace, selon la loi, « en conformité avec le tissu urbain historique ». L’un des objectifs de ces institutions est notamment la réduction de la population de la municipalité de Sur de 70 000 à 40 000 habitants. Le climat de guerre ne pourra que renforcer le processus de renouvellement urbain et ses opérations collatérales d’expulsions et de relogements.
L’arrondissement de Sur connaît depuis les années 2000 un phénomène effréné de mise en tourisme. Progressivement, on tente de façonner un espace économique exclusivement consacré à l’activité touristique dans la ville historique, dont on considère que les richesses patrimoniales ont été jusqu’à présent sous-exploitées. Ce vaste programme s’est matérialisé par la restauration d’une majeure partie des édifices patrimoniaux (mosquées, églises, hammams, caravansérails, enceintes et tours), par l’ouverture d’infrastructures d’accueil, de restaurants et de commerces par le réaménagement et la réinstallation du musée archéologique à Içkale. Le point d’orgue de toutes ces activités est l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO du « paysage culturel de la forteresse de Diyarbakir et des jardins de l’Hevsel » le 4 juillet 2015.
L’aboutissement d’une telle procédure internationale démontre, si ce n’est l’espoir placé dans l’accomplissement d’un potentiel touristique de la ville, au moins la convergence de projet des multiples acteurs économiques et politiques de l’aménagement urbain, qu’ils soient kurdes ou turcs. Néanmoins, s’il y a bien conciliation entre représentants de l’État, des mairies et des investisseurs privés sur le développement touristique, la ville reste le lieu de profondes divergences relatives aux récits historiques à promouvoir. Il émerge à Diyarbakir des programmes de patrimoine alternatifs ne reflétant ni la ligne traditionnelle ni les logiques économiques néolibérales promues par le gouvernement AKP.

Un programme patrimonial alternatif
Diyarbakir est finalement aussi un lieu d’expérimentation culturelle, de redécouvertes patrimoniales et de formulation d’un discours historique alternatif en Turquie. Son programme culturel se concentre d’abord sur la promotion des traditions kurdes. Le Newroz rassemble chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes. De manière plus routinière, une profusion d’associations animent des centres culturels, tels que la « maison des Dengbejs » où ont lieu des performances de chant épique kurde. Ce renouveau s’affirme aussi par une approche sincère de la diversité culturelle et de la promotion d’une histoire cosmopolite de la ville. On peut souligner le succès de la restauration de l’église arménienne Surp Giragos, ayant obtenu le prix du patrimoine culturel de l’Union européenne en 2015. La mairie métropolitaine de Diyarbakir a financé 30 % des travaux et, tandis que de nombreuses autres églises restaurées avec l’aide de l’État turc sont transformées en musées, en lieux de commerce ou d’artisanat, celle-ci a réintégré sa fonction religieuse. Le 24 avril 2015, au lendemain d’une soirée de concert organisée dans l’église Surp Giragos, à l’occasion de la commémoration du génocide arménien, des représentants du mouvement kurde (notamment la comaire de Diyarbakir, Gültan Kisanak) ont prononcé des discours sur les ruines de l’église Surp Sarkis. Un musée ayant, entre autres, pour ambition de remettre en lumière l’histoire de « Diyarbakir l’arménienne », a aussi été inauguré par la mairie en avril 2015. Ainsi, de prudentes mises en récit révèlent la ville sous la forme d’histoires alternatives, parfois profondément enfouies dans un oubli forcé.
L’inscription de Diyarbakir à l’UNESCO, consacrant des lieux où l’être humain s’évertue à aménager son environnement en harmonie avec la nature, se situe parfaitement dans la ligne du programme écologique et culturel des pouvoirs locaux. La procédure d’inscription, largement soutenue par la mairie métropolitaine, a ainsi suscité l’annulation d’aménagements fonciers menés par le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisme et d’un projet de barrage hydroélectrique sur le fleuve Tigre. Il s’agissait de préserver la biodiversité et l’écosystème de la vallée du Tigre ainsi que l’activité agricole dans les jardins de l’Hevsel. Ces derniers contribuent à la redécouverte d’histoires et de mythes de la région (4). Les scientifiques tentent aujourd’hui de percer les secrets des ­savoir-faire traditionnels et des maîtrises de l’irrigation qui dotaient autrefois Diyarbakir d’un véritable cellier aux portes de la forteresse. Certains recherchent en ces lieux les sources du mythe de l’Éden, tandis que d’autres, plus terre-à-terre, convoitent la production de ses succulentes pastèques, symboles de la ville de Diyarbakir.

Notes
(1) Thomas Lorain, L’architecture militaire de Diyarbakir entre les Xe et XIIIe siècles : Entre nécessité défensive et ostentation, Thèse d’histoire soutenue le 15 novembre 2011, École pratique des hautes études.
(2) Gustave Meyrier, Les Massacres de Diarbékir : Correspondance diplomatique du vice-consul de France (1894-1996), L’inventaire, 2000.
(3) Seyhmus Diken, Diyarbakir, Éditions Turquoise, 2010.
(4) Martine Assenat (dir.), L’Hevsel à Amida-Diyarbakir, IFEA, 2015.

Article paru dans Moyen-Orient n° 30, avril-juin 2016.

À propos de l'auteur

Julien Boucly

Julien Boucly

Julien Boucly est doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), coresponsable de l’Observatoire urbain d’Istanbul à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) ; ses recherches portent sur le patrimoine de Diyarbakir et de Mardin, en Turquie.

février, 2017

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