Moyen-Orient

Liban : le regard d’Élizabeth Picard

Après quinze ans de guerre civile meurtrière au Liban (1975-1990), la Syrie du régime Al-Assad a occupé le pays jusqu'en 2005. (©UN Photo/John Isaac)
Entretien avec Elizabeth Picard, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Liban et de la vie politique du monde arabe, sur la situation au pays du cèdre, en particulier avec les répercussions de la guerre en Syrie.

Crise des ordures amorcée à l’été 2015, problèmes socio-économiques, vacance de la présidence depuis mai 2014…, ces événements remettent-ils en cause la gouvernance et l’identité au Liban ?
Ces questions sont loin d’être résolues. Alors que la fin de la guerre du Liban (1975-1990) et celle de la domination syrienne (1976-2005) n’ont pas apporté de solutions aux problèmes de la société, on se demande si l’accumulation des difficultés constitutionnelles et socio-économiques au Pays des Cèdres ne constitue pas une trame de fond permanente sur laquelle les crises régionales vont continuer de se répercuter, comme l’ont fait le conflit israélo-arabe et les changements de régime en Syrie. En ce sens, la crise des ordures et les mobilisations sociales qui se succèdent depuis une quinzaine d’années (pour le droit des femmes, des écoles, contre la pollution, la corruption, etc.) montrent que, en dépit de la fin de la guerre civile, le Liban vit une crise endémique.

La guerre en Syrie a des effets au Liban, notamment avec l’arrivée de réfugiés. Quelles sont les conséquences de cette pression migratoire ?
Il n’y a pas que la question migratoire. La guerre a de multiples effets sur le territoire libanais, pas toujours dans le sens que certains Libanais invoquent parfois en affirmant que les Syriens exportent leurs combats au Liban, impliquant la société dans leur conflit. C’est presque le contraire. Les Libanais, qui ne s’entendent ni sur leur identité nationale ni sur le mode de gouvernance du pays, prennent part aux divers aspects de la guerre et aux tensions entre les camps engagés en Syrie. Les Libanais « vivent » cette guerre. D’autant plus que les réfugiés syriens sont nombreux (1,1 million en mai 2016, selon les Nations unies) et que leur présence fait peser un poids économique important sur le pays.
Les effets sont assez contradictoires. On estime à 20 % le taux de chômage au Liban, plus que les chiffres officiels ne le disent (6,4 % en 2014, selon la Banque mondiale). Dès lors, il existe une pression qui tire les salaires vers le bas et une course pour les emplois non qualifiés qui devient dramatique puisque les Syriens essaient de survivre, de s’insérer économiquement. La tension sur l’emploi étant forte, certains entrepreneurs libanais réalisent ainsi une économie financière remarquable. Tandis que de nombreux jeunes diplômés quittent le pays, à l’inverse, une masse de réfugiés plus ou moins qualifiés se dispute les emplois disponibles. Par effet domino, cela entraîne une tension sur les logements, les transports… Dans les écoles publiques, il a fallu souvent scolariser des milliers d’enfants syriens avec généralement un enseignement à mi-temps.
Autre facette de l’effet socio-économique de la guerre en Syrie : l’aide internationale importante que reçoit le Liban. En ce sens, paradoxalement, une partie de l’activité économique libanaise repose sur le travail des ONG pour l’organisation des secours et des soins médicaux, le logement, l’éducation… On pourrait dire qu’il y a un « business des réfugiés ». Malheureusement, à tous les niveaux de l’arrivée de l’aide, il y a des intermédiaires, des passeurs, des employés locaux. Répondre aux attentes des populations dans le besoin ne constitue donc qu’une destination de l’aide internationale. D’ailleurs, l’Union européenne essaie de revoir sa coopération et de poser des exigences pour avoir comme interlocuteur direct l’État libanais, les ministères de l’Éducation, de la Santé et du Logement afin d’asseoir une politique plus efficace. La perspective de l’insertion définitive de ces réfugiés est inacceptable pour les Libanais à cause de la mémoire de l’exode palestinien. Les Libanais ont à l’esprit l’arrivée de milliers de réfugiés en 1948-1949 et à nouveau dans les années 1970 en provenance de Jordanie, qui a été l’une des causes du déclenchement de la guerre civile en 1975. Ils ont en quelque sorte reconstruit l’histoire de leur guerre civile avec l’idée que le coupable c’est l’autre, le Palestinien.

Peut-on faire un parallèle entre la guerre civile de 1975-1990 et ce qui se passe actuellement ? Pensez-vous que cela mènera à un nouveau conflit ?
La référence à la guerre civile est toujours présente. Les Libanais redoutent sa reprise. Ils se retiennent pour ne pas « dériver » dans une violence intestine comme ils l’ont fait à l’époque. Ils gardent en mémoire cette horreur qui a été coûteuse humainement (environ 150 000 morts) et matériellement. Depuis le déclenchement du conflit en Syrie en 2011, le Liban arrive, d’une certaine façon, à s’en protéger. L’organisation d’élections municipales, en mai 2016, en est la preuve. Les Libanais veulent éviter, avec une certaine sagesse, de plonger dans la crise syrienne.
Aussi, je ne vois se propager la guerre syrienne au Liban que d’une manière secondaire et par l’implication de Libanais autour du Hezbollah (du côté du régime syrien) ou des milieux salafistes (dans l’opposition). Mais ces implications adviennent principalement en territoire syrien. En dépit de l’absence de président de la République, depuis mai 2014, et de la paralysie du gouvernement, il y a un consensus réel pour calmer le jeu et essayer de maintenir le pays à l’abri de cette crise régionale, un consensus appuyé par les grands États internationaux et recherché par les puissances moyen-orientales.
On peut donc estimer que la guerre de 1975 ne va pas se reproduire. Parce qu’il existe des garde-fous au sein de la population libanaise contre un tel retour. D’autre part, un changement sociodémographique lent et profond s’opère : une société plus jeune, moins formée… Ce Liban hors sol, financier, immobilier, qui faisait le succès économique du pays, cède la place peu à peu à un Liban plus agricole (reprise de l’agriculture vivrière et de consommation dans la Bekaa et dans les régions centrales). Ce Liban essaie de réinventer l’artisanat, l’industrie, et pousse à la créativité et à la transformation des bases sur lesquelles s’est construit le pays. Sur le plan politique, il est encore sur les limbes, en suspens. Un changement est nécessaire ; certains craignent qu’il ne soit révolutionnaire. La société telle qu’elle est aujourd’hui ne correspond plus au Liban politique, au Liban constitutionnel dans les textes. Ce décalage ne peut pas se perpétuer.

Comment expliquer la résilience libanaise face aux conflits multiples depuis des années ?
En dépit de sa guerre civile, de l’occupation syrienne et des attaques israéliennes, le Liban a conservé deux atouts exceptionnels. Tout d’abord, la culture de la société, toutes confessions et toutes régions confondues : un individualisme qui frôle quelquefois l’égoïsme face à l’intérêt collectif, mais aussi une capacité à inventer, à trouver des solutions et à remonter la pente après des crises. On voit d’ailleurs les succès des Libanais partout dans le monde. Ensuite, donc, l’appui de ses émigrés. La diaspora garde un lien avec le pays et le soutient financièrement : ses remises constituent environ 30 % du PIB. Tandis qu’il se transforme et s’effrite à l’intérieur, le Liban reste porté par l’extérieur.

La pérennisation des divisions confessionnelles constitue-t-elle un frein à l’établissement d’une véritable démocratie ?
La question se pose dans l’autre sens : dans une société plurielle, les divisions confessionnelles sont construites et entretenues pour freiner la démocratie ; on le voit aujourd’hui chez les sunnites et les chiites. Pour conserver leur leadership et mener la compétition dans le contrôle de l’État, les leaders politiques instrumentalisent et développent, au sein des populations, une conscience communautaire qui se forge contre les autres. En ce qui concerne les chrétiens, étant donné leur marginalisation progressive, démographique en particulier, ils se positionnent aujourd’hui en alliés de chacun des deux camps, soit des sunnites, protégés par l’Arabie saoudite, soit des chiites, soutenus par l’Iran. Dans les deux cas, ils ne se situent pas au premier rang de la confrontation.

Vous introduisez une lecture horizontale et décloisonnée de la compréhension des relations entre le Liban et la Syrie. Sont-ils indissociables au point de n’avoir qu’une lecture commune ?
Je me réfère à l’inscription dans l’histoire longue des sociétés de ces deux nouveaux États qui se sont développés dans l’espace ouvert et continu du « Bilad ach-Cham », du Levant arabe. On retrouve leur culture commune dans les structures familiales, les moeurs, l’alimentation, le rapport au politique, la religion, et bien sûr la langue. Autant le Liban et la Syrie sont séparés sur le plan politique, autant sur le plan de la mémoire longue, de la sensibilité et du vécu des sociétés, il existe une parenté forte. Aussi, le Liban ne peut pas être pensé sans son arrière-pays qu’est la Syrie. D’où le grand danger que fait peser la crise syrienne, non pas en raison du débordement de la guerre et des armées qui pourraient s’affronter sur le territoire libanais, mais plutôt dans le sens d’une mise à nu de ce qu’est le Liban. Parce que ce dernier vit sur le mythe du pays idéal, du consensus entre les communautés, de la nation de l’intelligence, du développement, de la démocratie, de la liberté. Mais l’infrastructure libanaise s’est détériorée et la place de Beyrouth dans la région a diminué. En contraignant les hommes libanais à rester statiques pour éviter le danger, la crise syrienne engendre un immobilisme, une quasi-anesthésie, qui ruine le pays.

Après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, l’année 2005 a marqué la fin de la tutelle syrienne sur le Liban. Ce retrait a-t-il provoqué la « désintégration » ou l’affaiblissement du Liban ?
« Désintégration » est un mot violent. Beaucoup d’observateurs estiment que le Liban a besoin d’un arbitre extérieur puisqu’il est un assemblage de groupes unis politiquement et constitutionnellement. Ils ne vivent ensemble que séparément ; juridiquement, le pays a été construit comme cela. D’où le titre du livre, « intimes étrangers », qui évoque la référence extérieure indépassable : le Liban a vécu sous l’arbitre ottoman (1517-1918), puis français pendant toute la période du mandat (1920-1943) et, n’en déplaise à beaucoup de Libanais, il a été régi par l’arbitre syrien pendant la guerre et les quinze années suivantes. Le départ des Syriens a suscité un sursaut (intifada), qu’on espérait démocratique, en faveur des libertés, de prise en main de leur destin par les Libanais eux-mêmes, mais il a aussi mis à nu les divisions, les séparations et les égoïsmes des différents groupes. On n’est pas sans penser qu’un arbitre extérieur – l’ONU, pour ceux qui réclament une neutralité du Liban, ou les Saoudiens, qui se posent en protecteurs du gouvernement libanais, les Iraniens qui soutiennent la lutte contre Israël, etc. – est nécessaire pour que ce pays fonctionne. Sinon, c’est la paralysie.
Par sa taille, son enclavement entre la Syrie et Israël, et son système constitutionnel de séparation en groupes communautaires, le Liban est un pays extraverti : chaque groupe est greffé sur un soutien extérieur financier, politique et quelquefois spirituel. Il est ainsi à l’avant-garde des problèmes que nous voyons surgir dans les États européens, à l’avant-garde de cette exacerbation des conflits identitaires, de l’ultralibéralisme économique qui crée des tensions énormes entre une classe possédante et la masse des populations paupérisées.
Depuis les années 1950, le Liban a bâti son succès financier et économique sur un système protégé par le secret bancaire. En mai 2016, l’Union européenne a encore réclamé que Beyrouth se plie aux règles internationales de la lutte contre la corruption. On ne peut pas construire une nation sur les combines d’un petit groupe de privilégiés. Pour remédier à cette situation, la société civile doit pouvoir monter au créneau ; le citoyen doit pouvoir demander des comptes à ses élus et à l’État. Or le système confessionnel fait que les hommes politiques ne cessent d’enrayer les mouvements citoyens qui pourraient leur demander des comptes parce que cela remettrait en cause leur domination.

Comment atteindre la bonne gouvernance ?
Les Libanais se sont sérieusement posé cette question. Depuis le début de l’adoption officielle du système communautaire au Liban en 1926, l’idée selon laquelle il devrait évoluer existe, tout comme le fait que l’on ne devrait pas enfermer l’individu dans une soumission à son chef politique, religieux ou à son député, mais qu’il devrait pouvoir nouer des solidarités transversales, s’adresser à ses pairs et, dès lors, ouvrir l’espace politique et sortir du confessionnalisme. C’est très difficile. À partir de 2006, après le départ des Syriens, les Libanais ont essayé, avec une formule qui introduisait une part de votes proportionnels dans les élections législatives. Le projet Boutros (1) proposait de le faire par étapes et de façon limitée en respectant les quotas confessionnels, pour ne pas bouleverser le système. Mais l’intérêt des élites de chaque confession est tel que chaque homme politique craint d’être lésé par la réforme, et chaque confession s’attache à son quota d’élus. Le consensus se fait donc dans l’immobilisme et le blocage, constituant véritablement un système politique fermé. Le paradoxe heureux du Liban, c’est que, malgré cela, le pays économique, universitaire, créateur… continue de fonctionner à un niveau infra et transétatique.

Le Liban concentre-t-il les conflits par l’intermédiaire des puissances régionales ? Ne risque-t-il pas de se sentir isolé par rapport à ses voisins et soutenu que par la seule communauté internationale ?
En ce qui concerne la première question, si ce n’est pas le cas aujourd’hui, cela l’a été dans les années 1950 : le conflit ­israélo-arabe, évidemment la guerre du Liban… C’était prendre comme champ de bataille ce tout petit pays plutôt que d’avoir la guerre en Syrie, en Jordanie, etc. Des rémanences de cette situation existent actuellement ; la confrontation entre les Saoudiens et les Iraniens se joue, par exemple, dans la paralysie du gouvernement libanais. Les uns et les autres ont intérêt à avoir un allié sur la scène libanaise et à faire de ce pays leur pion dans leur rivalité régionale. D’une certaine façon, les Saoudiens, surtout depuis le changement de monarque en janvier 2015 – Salman succédant à Abdallah – et l’arrivée d’une jeune génération avec le vice-prince héritier Mohamed bin Salman (né en 1985), sont irrités de la façon dont le Liban réagit à la crise syrienne et dont les sunnites libanais, constitutionnellement détenteurs du poste de Premier ministre, échouent à faire de leur pays un avant-poste du pouvoir saoudien et à reprendre la main au Hezbollah.
Pour la seconde question, les Occidentaux, en particulier les États-Unis et la France, se portent garants de l’unité territoriale du Pays des Cèdres et d’une certaine sécurité, c’est ce qu’ils appellent la « stabilité du Liban ». Quel est alors le sens du Liban dans la région ? Ce pays était important autrefois parce qu’il constituait une porte financière, socio-­économique, maritime entre la Méditerranée et le Moyen-Orient. Il était un lieu d’apprentissage grâce à ses universités de qualité et avait donc une utilité régionale. Il était aussi un refuge pour les opposants aux dictatures. Actuellement, des concurrents, comme le Qatar ou les Émirats arabes unis, entrent en scène. Ainsi, la foire de l’art moderne de Dubaï est de renommée mondiale. Il y a dix ans, ces pays de sable, de chameaux et de pétrole avaient besoin du Liban comme passeur de la modernité internationale et espace de libre débat. De ces points de vue, le Liban se marginalise.

Entretien réalisé par Anne Lohéac

Note
(1) Fouad Boutros (1917-2016) est un homme politique et juriste libanais. En 2005, le gouvernement de Fouad Siniora (2005-2009) lui a confié la présidence du comité national chargé de la réforme de la loi électorale. Il a présenté son projet en juin 2006, qui prévoyait un système mixte entre les scrutins majoritaire et proportionnel et un mécanisme de surveillance transparent, ainsi qu’un quota de 30 % de femmes sur les listes.

Article paru dans Moyen-Orient n° 31, juillet-septembre 2016.

À propos de l'auteur

Élizabeth Picard

Élizabeth Picard

Directrice de recherche émérite au CNRS, Elizabeth Picard est spécialiste du Liban et de la vie politique du monde arabe. Elle a publié en 2016 un ouvrage sur les lien entre le Liban et la Syrie, fruit de plus de dix ans de recherche ("Liban-Syrie, intimes étrangers", Actes Sud).

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