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Géopolitique et soft power de la religion orthodoxe

Du 19 au 26 juin 2016, dix Églises orthodoxes se sont réunies en concile, à Kolymbari, en Crète (Grèce), le premier du genre depuis l’an 787. Mais le boycott de quatre, dont celle de Russie, la plus importante, met en relief des tensions. Le communiqué final de la rencontre insiste sur l’indépendance des centres religieux vis-à-vis du pouvoir politique, ce qui ne les empêche pas de rejeter le sécularisme et d’être un élément de la diplomatie nationale.

Alors que l’Église orthodoxe russe n’a pas ménagé ses critiques au lendemain de la publication du communiqué, estimant qu’il ne fallait pas confondre religion et démocratie, les difficultés pour atteindre l’unité du monde orthodoxe sont plus politiques que religieuses. Les causes théologiques des divisions sont certes réelles, en raison notamment du processus d’ethnogenèse de la religion orthodoxe depuis le XIXe siècle. Toutefois, l’impossible unité n’est pas sans lien avec l’affrontement géopolitique issu de la nouvelle guerre froide entre Russie et Occident.

Une croyance en hausse

Le projet de concile remonte à plus de cinquante ans, avec la première conférence panorthodoxe de Rhodes (Grèce), en 1961, à laquelle le patriarcat de Moscou et de toute la Russie prit part. En dépit des difficultés de préparation, le concile de 2016 revêt une importance majeure, car le nombre de fidèles orthodoxes est en augmentation : il est passé de 125 millions au début du XXe siècle à 275 millions en 2010. Ce chiffre représente, selon les estimations de décembre 2011 du think tank américain Pew Research Center, 11 % des chrétiens dans le monde (50,1 % pour les catholiques et 36,7 % pour les protestants).

Au-delà des deux grandes institutions que sont les patriarcats de Constantinople et de Russie, il existe douze autres Églises orthodoxes « autocéphales » : Albanie, Alexandrie, Antioche, Bulgarie, Chypre, Géorgie, Grèce, Jérusalem, Pologne, Roumanie, Serbie et -Tchéquie-Slovaquie. Elles sont séparées de Rome depuis le schisme de 1054 et rejettent toute -primauté

juridictionnelle ainsi que le principe d’autodétermination des Églises. On notera l’existence de centres orthodoxes rattachés à un patriarcat existant, comme au Japon et en Chine (dépendants de Moscou), et d’autres, indépendants, mais non reconnus, pour des raisons politiques et territoriales, comme le patriarcat de Kiev (officiellement, l’Église d’Ukraine est rattachée à Moscou), ou doctrinales. L’orthodoxie orientale (Arménie, Éthiopie, coptes d’Égypte, Syriaques) ne suit pas les mêmes normes théologiques et ne participe pas aux conciles.

En dépit de cette fragmentation, le patriarche de Constantinople, Bartholomée Ier (en fonction depuis 1991), est le seul à posséder la compétence de convoquer le concile, et il a décidé de le maintenir malgré l’absence de la Russie, pourtant la plus importante avec 101,45 millions de fidèles en 2010 (cf. carte). Il a ainsi réuni 200 primats et évêques pour évoquer des questions comme la diaspora ou la mission de l’Église. L’essentiel des débats a porté sur l’œcuménisme et la reconnaissance des autres confessions chrétiennes. Dans le communiqué final, il est mentionné l’importance du dialogue avec celles-ci, mais aussi un appel à la fin de « l’expansion de la violence militaire ». Une attention particulière est ainsi accordée à la protection des minorités chrétiennes persécutées au Moyen-Orient. Sur le plan plus politique, l’Église orthodoxe dénonce le sécularisme, qui « identifie arbitrairement l’influence spirituelle de l’Église à du conservatisme ».

Le rôle religieux de Moscou

Le texte prétend engager toute l’orthodoxie sur des questions qui font consensus parmi les religieux : le lien entre la crise écologique et la crise spirituelle, le rejet du tout économique et une science qui doit être éthique. Ces prises de position ne sont pas révolutionnaires et l’on aurait pu s’attendre à une validation de ces idées par le patriarche de Russie car, sur le fond, il n’y a pas de divergence notoire. Au contraire, l’Église orthodoxe russe a dénoncé l’absence de consensus ; pour elle, les décisions prises en Crète ne sont pas applicables à toutes les Églises, et surtout pas à celles qui ont refusé d’y participer. Plus encore, selon Nicolas Balachov, vice-président du Département des relations ecclésiales extérieures du patriarcat de Moscou, il n’est pas possible de « comparer les décisions d’un concile avec un processus démocratique électoral ». En effet, selon lui, si la démocratie est la puissance du peuple, alors force est de reconnaître que dans l’Église, « la puissance appartient à Dieu ».

Au-delà de ces querelles théologiques, la question de la rivalité politique est incontournable. Ainsi, l’opposition historique entre le patriarche de Moscou et celui de Constantinople s’est d’abord inscrite dans le cadre de la confrontation entre l’Empire ottoman (1299-1923) et l’Empire tsariste (1721-1917). Ensuite, à l’époque contemporaine, les tensions politiques renforcent la méfiance, voire l’hostilité, du patriarcat de Constantinople à l’égard des Russes. Il existe également une compétition ecclésiastique qui se traduit par le fait que « les Russes ont longtemps aidé les chrétiens arabes du Patriarcat d’Antioche à se défaire de la tutelle grecque de Constantinople », selon l’historien français Jean-François Colosimo (1). « Émerge ainsi, au cours du XIXe siècle, un véritable axe Damas-Moscou qui s’est maintenu durant la période soviétique et demeure opérationnel aujourd’hui à travers une solidarité financière et logistique entre les deux patriarcats », ajoute-t-il. Auprès du Kremlin, l’Église orthodoxe russe a retrouvé son influence, son soft power, à la fois dans la prise de décision, mais aussi dans la définition d’une nouvelle -identité -nationale.

Note
(1) Entretien avec Jean-François Colosimo, « Pourquoi l’Église orthodoxe russe refuse de participer au concile », in La Croix, 15 juin 2016.

Article paru dans Carto n°37, septembre-octobre 2016.

À propos de l'auteur

Clément Therme

Clément Therme

Chercheur depuis 2016 pour le programme Moyen-Orient de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres, en poste à Bahreïn, Clément Therme a pour domaines de prédilection l'histoire, la politique et les questions énergétiques au Moyen-Orient ; l'Afghanistan, le Tajikistan ; et surtout la politique et les relations internationales iraniennes.
Clément Therme est docteur en sociologie (EHESS, Paris) et docteur en histoire internationale de l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), où il a soutenu sa thèse le 11 février 2011, intitulée : « Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 : perspectives iraniennes », sous la direction de Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à EHESS et de Mohammad-Reza Djalili, professeur honoraire à l'IHEID. Il en a tiré un ouvrage portant le même titre, paru aux PUF en 2012.

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