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Marine nationale : l’actualité de demain

L’Adroit est, pour l’instant, toujours en service dans la Marine nationale. La question de son avenir – le bâtiment appartient formellement à DCNS – continue de se poser. (© DCNS)
Entretien avec le contre-amiral Thierry Rousseau, directeur du Centre d'Études Stratégiques de la Marine (CESM).

Le récent arrêt de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye sur la mer de Chine méridionale clarifie quelque peu la situation, même si la Chine ne le reconnaît pas comme valide. Quelle lecture le CESM fait-il de cet arrêt et de la réaction chinoise ?

Thierry Rousseau : La question est intéressante, car elle pointe le meilleur exemple actuel de l’évolution du monde et de son impact sur les mers et les océans avec la montée en puissance, en mer et par la mer, des grandes puissances. Mais la mer de Chine méridionale n’est ni le seul ni le premier différend maritime de ces dernières années. En l’occurrence, la Chine, qui s’est longtemps peu intéressée aux enjeux maritimes, semble aujourd’hui en faire un enjeu stratégique : réarmement naval accéléré, action diplomatique en recherche permanente d’un équilibre entre politique d’affirmation de territorialité sur des bases historiques et « respect » du droit international, y compris des processus d’arbitrage. Cela nous rappelle que la mer reste, par nature, un lieu de présence légitime de nombreux acteurs (en fait tous ceux qui se donnent la peine d’être présents, ce qui n’est pas toujours aisé) ; la conséquence la plus immédiate est que toute décision, même bilatérale, concerne, d’une manière ou d’une autre, tous les autres qui, de leur côté, peuvent ne pas rester inactifs…

L’analyse complète des conséquences de l’arrêt de la Cour se déroule en ce moment : elle est complexe, parce que le sujet est lui-même complexe, même s’il concerne un différend bilatéral. Du strict point de vue de la géostratégie, la situation en mer de Chine méridionale est par ailleurs d’une grande richesse. Je serais prudent avant d’affirmer que nous sommes dans une démarche de « clarification », terme auquel je préférerais « évolution ». Par exemple :

  • d’un côté, la Chine continue d’affirmer son droit par une présence physique, privilégie des négociations bilatérales, et a toujours dit qu’elle ne reconnaissait pas la décision de la Cour ;
  • de l’autre, les Philippines acceptent ces discussions pour leurs intérêts propres.

Il sera maintenant intéressant d’observer la situation, par exemple en examinant, de façon générale, la prise en compte de l’opinion internationale et, plus précisément, en identifiant qui veut ou peut appliquer une telle décision juridique, et comment.

Américains et Australiens plaident pour la multiplication de patrouilles FON (Freedom Of Navigation) en Asie. La France a également plaidé en faveur de patrouilles européennes. On sait la place qu’occupe l’océan Indien dans la géostratégie française. Mais faut-il se recentrer plus à l’est ? Ou faire monter en puissance La Réunion de manière à pouvoir se projeter plus facilement en Asie orientale ?

Les patrouilles FON ont comme objectif essentiel de faire valoir le droit de navigation et de survol dans les eaux territoriales. Dans les Zones Économiques Exclusives (ZEE), ce droit s’étend même aux activités et exercices militaires. La France conduit ce type de déploiements en fonction de ses intérêts, quand l’occasion se présente, dans le cadre du droit international et donc du droit de la mer, de façon naturelle, sereine et sans provocation : les activités du Groupe école d’application des officiers de Marine (mission Jeanne d’Arc) en sont un bon exemple. Et vous avez raison de souligner qu’il s’agit d’un domaine où l’Union européenne pourrait agir.

Il faut éviter une approche trop géographique : la Marine nationale a une vocation mondiale, en raison du rôle de la France sur la scène internationale et en conséquence de l’étendue de ses responsabilités (deuxième espace maritime mondial, sur presque tous les océans). La diversité de ses missions qui découlent de cette situation, toutes importantes, nécessite une organisation adaptée. Ainsi, pour intervenir en Asie, elle dispose de points d’appui dans le Pacifique (Papeete et Nouméa) et autour de l’océan Indien (La Réunion, Djibouti et Abou Dhabi). Cette organisation permet d’envisager avec souplesse toute activité souhaitée, sans privilégier par avance un mode d’action plutôt qu’un autre. Pour le cas particulier des espaces maritimes d’Asie, la Marine a des moyens limités et donc le souci d’optimiser leur emploi. Les relations avec les pays riverains et le rappel de notre attachement aux principes du droit international font clairement partie des missions qui lui sont ordonnées pour cette région. Mais leur réalisation s’intègre dans les priorités accordées à la protection, y compris les engagements au Levant, et à la dissuasion.

La Marine nationale va connaître dans les dix prochaines années une mutation importante, avec la montée en puissance des Aquitaine, l’arrivée des premiers SNA Suffren, des premières FTI, des nouveaux ravitailleurs et le remplacement des capacités de guerre des mines. Le format 2013 serait alors respecté. Sera-t‑il suffisant pour répondre aux défis posés par la prospective navale, notamment en Asie ?

Il est vrai que les sollicitations sont nombreuses dans le contexte actuel. La Marine nationale (comme d’ailleurs les autres armées) est engagée sur plus de théâtres que ne l’envisageait le livre blanc, ce qui crée de véritables tensions qui obligent à des choix et entraîne une usure forte des hommes et des matériels. La situation actuelle se traduit concrètement pour la Marine par un niveau d’engagement qui n’était pas prévu lors du dernier livre blanc : alors que l’analyse des menaces et du contexte géostratégique restent pertinents, la Marine est désormais engagée sur cinq théâtres permanents, quand les hypothèses en prévoyaient un ou deux. Rien ne permet de penser que ces sollicitations vont diminuer à l’avenir, bien au contraire.

Par ailleurs, la mise en œuvre de la loi de programmation militaire s’est traduite par plusieurs retards de lancement de programmes qui ont abouti à ce qu’on appelle des Réductions Temporaires de Capacités (RTC). En conséquence, tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire qu’un effort de recapitalisation de la défense est nécessaire. Le Premier ministre et le ministre de la Défense ont été très clairs sur ce point lors de l’Université d’été de la Défense. Pour la Marine, l’effort de recapitalisation passe notamment par l’augmentation du nombre de frégates avec le programme Frégates de Taille Intermédiaire (FTI), la concrétisation rapide du remplacement de la flotte logistique et le lancement du programme de patrouilleurs de haute mer BATSIMAR.

Le développement des puissances navales, notamment en Asie, est par ailleurs une réalité préoccupante, dans la mesure où il se traduit par une forte militarisation des mers, des frictions multipliées, et des risques dont on mesure de plus en plus l’importance. La résurgence des logiques de puissance s’ajoute ainsi à cette dégradation de l’outil, en claire illustration de l’affirmation selon laquelle « les menaces d’aujourd’hui effacent rarement celles d’hier et ne préfigurent pas celles de demain ».

Vu le contexte budgétaire, l’un des grands défis des années 2020 sera de valider le principe du remplacement du Charles de Gaulle. La Marine nationale disposera-t‑elle encore d’un porte–avions en 2060 ? À quoi ressemblerait votre « porte–avions français idéal » ?

Compte tenu du « poids » d’un tel outil dans la programmation militaire et de sa signification générale sur l’ambition militaire de la France, la réponse à votre question est d’abord de niveau politique. Sachant que le délai de construction est d’environ dix ans et au vu de la durée de vie de l’actuel porte–avions Charles de Gaulle, la décision de lancement du successeur devra être prise lors du prochain quinquennat ou au début du suivant. Sur le plan international, on peut noter que toutes les grandes puissances navales se lancent dans des programmes de porte–avions, y compris les puissances émergentes. Il est assez clair que le niveau de réarmement mondial et l’augmentation de l’instabilité géopolitique ne permettent d’entrevoir une diminution ni du risque ni du besoin, bien au contraire.

À titre personnel, pour avoir servi en état–major et participé aux premiers travaux du PA2 il y a quelques années, je n’ai pas besoin de me convaincre de la nécessité du porte–avions ni de celle de la permanence du groupe aéronaval : le GAN est et restera un formidable outil stratégique, de rayonnement et d’influence qui allie puissance et souplesse d’emploi. Le groupe aéronaval autour du Charles de Gaulle continue à faire ses preuves sur des théâtres très différents, dans le domaine de la projection de puissance. Aujourd’hui, dans le conflit au Levant, le PA permet d’augmenter significativement le nombre de chasseurs français engagés.

Les choix capacitaires retenus pour le Charles de Gaulle sont : le nucléaire, qui confère une autonomie inégalée ; le Rafale, qui est un vecteur parfaitement adapté au porte–avions ; le Hawkeye, qui confère la profondeur de vue, d’écoute et d’action dont on ne peut pas se passer. Se posera bien évidemment la question de l’embarquement de drones de combat et de surveillance, comme c’est déjà le cas chez nos homologues américains. À partir de début 2017, le Charles de Gaulle bénéficiera d’une refonte à « mi-vie » qui, outre le renouvellement de ses cœurs nucléaires, permettra la modernisation de son système de combat afin de pouvoir rester un capital ship jusqu’à la fin de la décennie 2030.

En ce qui concerne l’évolution des technologies navales, à l’échelle mondiale, quelle est selon vous l’évolution la plus marquante de ces dix dernières années ?

Ces dernières années sont marquées par une accélération des innovations technologiques, conséquence en particulier de la remilitarisation des espaces maritimes. Mais il ne faut pas oublier l’espace extra–atmosphérique et le cyberespace : c’est dans ces trois domaines que les rapports de force peuvent plus facilement basculer par la technologie, car ils permettent une liberté de manœuvre indispensable (beaucoup plus restreinte dans l’espace aéroterrestre). Les États-Unis ont sur ce sujet une longueur d’avance, mais le Royaume–Uni a récemment réorienté sa stratégie dans cette direction.

Grâce à des industriels très performants, un réseau de PME innovantes et le fédérateur qu’est la Direction Générale de l’Armement (DGA), la France reste en bonne position dans cette compétition rude, mais cruciale. Une difficulté majeure réside dans la durée de nos programmes et le temps de possession des matériels, qui poussent à revoir nos processus. Pour la Marine, la prochaine grande avancée technologique sera la généralisation de l’emploi des drones, aériens et sous–marins. Les performances de ces engins en matière d’information (qualité de senseurs) et d’autonomie de trajectoire permettent d’être plus réactifs, de mieux comprendre l’environnement tactique et de démultiplier les performances des plates–formes majeures, en nombre forcément réduit. La Marine accorde une grande importance à l’avancement du programme SDAM (Système de Drones Aériens de la Marine, qui devrait équiper les futures plates–formes).

Je suis par ailleurs frappé par la présence désormais incontournable du numérique dans nos systèmes, incluant un fonctionnement systématique en réseaux ; avec son corollaire, le risque cyber, qui est devenu une dimension aujourd’hui essentielle dans toutes les opérations. Le drone vient aussi souvent à l’esprit, et à raison, mais il ne change finalement pas complètement la donne, car il intervient en complément de l’action humaine, qui reste encore nécessaire pour de nombreuses raisons, dont les limitations techniques et réglementaires. Sur le premier point, nous pouvons ajouter que la miniaturisation des senseurs et l’intelligence artificielle pourraient révolutionner la donne.

En Asie-Pacifique, la diffusion de missiles antinavires supersoniques, disponibles en plus grand nombre par bâtiment de surface, soulève la question de la résilience des flottes. La question de la défense terminale se pose ainsi avec acuité. La problématique est-elle, à votre avis, suffisamment prise en compte chez nous ?

La lutte entre l’éperon et la cuirasse est un invariant des réflexions sur le combat naval. Mais pour bien la comprendre, il faut prendre en compte la difficulté de mener à bien le processus d’attaque dans sa totalité (et pas seulement pendant le choc frontal), et envisager la vulnérabilité présentée par chacune des étapes. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier dans ces réflexions d’envisager l’affaire du point de vue de la quantité (du nombre) et, là aussi, sous deux approches : la multiplication des menaces d’un côté, et, de l’autre, la capacité de résistance, et donc de crédibilité, de la force maritime qui passe par un nombre suffisant d’unités adapté à la mission.

L’arrivée des missiles antinavires de nouvelle génération participe au retour du combat naval dans l’actualité. C’est une des conséquences du renouveau des puissances navales dont je parlais auparavant. Comme on parle de puissances émergentes, on peut qualifier d’« émergentes » ces marines qui comblent avec détermination leur retard technologique en privilégiant des technologies non encore matures.

Ce sujet souligne l’importance de la dimension technologique dans la réflexion militaire : il faut continuer, avec les marines alliées, à maintenir une veille sur ces sujets, mais, au-delà de l’arme elle-même, il est important d’envisager la menace sous son aspect global : détection, identification, engagement et/ou contre–mesures. À ce stade, il existe des solutions à chacune de ces phases pour gêner et contrer ces armes. Le risque de saturation est sans doute le phénomène le plus inquiétant, mais, là encore, la détection précoce, le partage d’information, la répartition des tâches entre bâtiments d’une force navale sont de nature à réduire le risque.

Le développement de missiles hypersoniques remonte aux années 1980 et n’a pas encore abouti à des vecteurs pleinement performants : en particulier, il y a toujours une phase de recalage final complexe pour rechercher la cible. Contre cette menace, une force à la mer possède un fort avantage, puisqu’elle est mobile, donc difficile à cibler. La France a abandonné le missile antinavire supersonique dans les années 1990 pour d’autres choix. Aujourd’hui, nous disposons grâce à l’Aster d’un outil efficace, y compris contre des cibles supersoniques, comme l’a démontré un tir récent depuis le Forbin. γ

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 16 septembre 2016

Article paru dans DSI Hors-Série n° 50, octobre-novembre 2016.

À propos de l'auteur

Thierry Rousseau

Thierry Rousseau

Directeur du Centre d'Études Stratégiques de la Marine (CESM), le contre-amiral Thierry Rousseau commande également la Marine à Paris (COMAR Paris) et assure les fonctions de délégué au rayonnement de la Marine.
Ses fonctions opérationnelles l'ont conduit à participer, comme commandant d'aéronef de patrouille maritime, à toutes les opérations des années 1980 et 1990 sur BR 1150 Atlantic et Atlantique-2, jusqu’au commandement de la flottille 21 F à Nîmes. Il a par ailleurs commandé la frégate de surveillance Germinal.
Breveté de l'Ecole supérieure de guerre navale, auditeur du Centre des hautes études militaires (CHEM) et de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), le contre-amiral Rousseau est également amené à exercer des responsabilités dans le domaine de la réflexion à caractère doctrinal et conceptuel.

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