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Turquie : la reprise en main du président Erdogan

Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, le président Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) s’est lancé dans une campagne de reprise en main du régime. Des purges massives ciblent les institutions, les médias et les partis politiques de l’opposition. Un tour de vis sécuritaire qui vise la confrérie de Fethullah Gülen et le mouvement kurde, considérés par le pouvoir comme des menaces stratégiques et contre lesquelles les autorités ont décidé de lutter jusqu’au bout.

C’était un pari dangereux qu’ont tenté les auteurs du putsch le 15 juillet 2016 à Istanbul et Ankara : prendre le pouvoir par la force à Recep Tayyip Erdogan et à sa formation, le Parti de la justice et du développement (AKP), au gouvernement depuis 2002 et régulièrement vainqueur des élections législatives, municipales et présidentielle avec plus de 40 % des voix. Le soulèvement des putschistes dans la soirée a toutefois entraîné leur chute dès le lendemain matin : à l’heure des réseaux sociaux, l’appel du président à ses partisans pour descendre dans les rues afin de « défendre la démocratie » a été largement entendu, relayé et suivi, tandis que les partis de l’opposition faisaient bloc derrière le chef de l’État.

Lutte contre les gülénistes

Depuis cette tentative de coup d’État, la Turquie est plongée dans une opération de purges de ses institutions. Quelque 32 000 personnes ont été placées en garde à vue et 70 000 fonctionnaires mis à pied entre le 16 juillet et le 28 septembre 2016. Pour le gouvernement, le putsch est le fait d’une organisation confrérique islamique, dirigée par Fethullah Gülen depuis les États-Unis, où il est en exil depuis 1999. Fondée à la fin des années 1970, la Cemaat a suivi une stratégie de pénétration discrète dans l’éducation, la police, la justice et l’armée, renforcée après l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Toutes les personnes arrêtées sont accusées d’avoir des liens avec celle-ci.

À partir de 2010, avec l’affaire du Mavi Marmara(1), des ruptures émergent entre le gouvernement et le mouvement. Ces tensions, d’abord idéologiques, prennent une dimension politique avec la révélation en décembre 2013, par les médias proches de la Cemaat, de cas de corruption au sein du gouvernement. Celui-ci réagit en dénonçant l’« État parallèle » et en provoquant les premières purges au sein de l’appareil judiciaire. Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, celles-ci s’étendent désormais à l’ensemble du personnel des ministères et des organisations accusés de soutenir de près ou de loin la confrérie. Mais la purge dépasse les seuls réseaux du mouvement Gülen. S’appuyant sur son aura et utilisant une rhétorique islamo-nationaliste, Recep Tayyip Erdogan bride également les organisations de gauche ainsi que des universitaires critiques sur ses dérives autoritaires.

Les guerres kurdes

La question kurde constitue l’autre chantier de la lutte contre le terrorisme du président turc, dans ses dimensions intraturque et transfrontalière. En septembre 2016, l’armée turque s’est engagée en Syrie contre le Parti de l’union démocratique (PYD), branche sœur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), alors que depuis l’été 2015, les affrontements ont repris entre ce dernier et les forces de sécurité turques. Pourtant, en 2012, le début d’un processus de paix laissait espérer une solution politique et négociée à moyen terme pour résoudre ce conflit qui dure depuis 1984.
Lors des élections législatives du 7 juin 2015, le Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) a obtenu 80 députés et a contraint l’AKP à former un gouvernement de coalition. Ce dernier fut un échec, conduisant à des élections anticipées le 1er novembre 2015. Entre-temps, durant l’été, la guerre a été relancée dans le sud-est entre le PKK et les forces de sécurité turques. En réaction à des attentats attribués à l’organisation de l’État islamique et encouragé par ses victoires sur le terrain syrien, le PKK a lancé une stratégie d’insurrection dans les quartiers de plusieurs grandes villes du sud-est : à Cizre, Nusaybin ou à Diyarbakir. Au mois d’août 2015, ne reconnaissant plus l’autorité de l’État, des milices composées d’adolescents et encadrées par des cadres du PKK ont revendiqué leur autonomie locale. Une situation inadmissible du point de vue du nationalisme turc, rongé par la crainte de la partition territoriale. Désignée sous le nom de « syndrome de Sèvres », en référence au traité de 1920 réduisant considérablement le territoire de la Turquie issue de l’Empire ottoman, cette menace permet à Recep Tayyip Erdogan de charmer les composantes nationalistes au sein de la population et de légitimer la réaction étatique violente. Les quartiers insurgés sont reconquis un à un et quasi détruits, et de nombreux maires du HDP sont arrêtés et remplacés par des hommes du pouvoir.

Sous la conduite du Premier ministre, Binali -Yildirim (depuis mai 2016), l’AKP revoit également ses positions diplomatiques à l’égard de la Syrie en acceptant l’idée d’un maintien de Bachar al-Assad au pouvoir et d’un rapprochement avec la Russie. Une opération qui a permis à l’armée turque de poursuivre sa lutte contre le mouvement kurde en Syrie en lançant la mission « Bouclier de l’Euphrate » en août 2016. Une offensive destinée à empêcher la jonction territoriale entre les cantons de Kobané et d’Afryn (cf. carte), sous contrôle du PYD, le long de la frontière turco-syrienne.

Note

(1) Le Mavi Marmara est un bateau turc transportant de l’aide humanitaire à destination des Palestiniens de Gaza en 2010, et à l’origine d’une crise diplomatique entre Israël et la Turquie.

Article paru dans Carto n°38, novembre-décembre 2016.

février, 2017

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