Diplomatie

L’Église catholique face à la concurrence évangélique

Le pape François en novembre 2014. Le fonctionnement de l'Église, jugé trop hiérarchique et sacral, auquel s’ajoute l’éloignement entre la haute hiérarchie catholique et les populations locales sont certaines des raisons qui amènent les fidèles à préférer les églises évangéliques, jugées plus proches d’eux. (© European Parliament)
Confrontée à la percée des évangéliques, notamment dans ses prés carrés sud-américains et africains, l’Église catholique aurait-elle avec le pape François une alternative crédible capable d’endiguer, voire de reconquérir ce mouvement ?

Après avoir rencontré 350 évangéliques à Caserte, le pape François a déclaré, le 28 juillet 2014 : « Nous sommes sur ce chemin de l’unité entre frères. Quelqu’un sera étonné : “ Mais, le Pape est allé chez les évangélistes ”. Il est allé voir ses frères ! Oui ! Parce que – et ce que je vais dire est la vérité – ce sont eux qui sont venus en premier me trouver à Buenos Aires. » (1). Ces relations nouvelles ne vont pas de soi.

Le protestantisme évangélique, né à partir du XVIe siècle dans le sillage de la Réforme radicale, se caractérise par l’accent sur la conversion individuelle, la centralité de la Bible et du Christ, et une dynamique militante fondée sur le primat d’assemblées locales reliées en réseaux souples, sans institution faîtière.

À l’inverse, le catholicisme privilégie l’inscription dans une Tradition séculaire, l’encadrement institutionnel et territorial. Il défend aussi la centralité du Magistère et du pape de Rome. Comment s’entendre entre chrétiens, sur des bases si éloignées ? Les 619 millions d’évangéliques qui peuplent aujourd’hui la planète, soit un chrétien sur quatre (données 2016) représentent, pour l’Église catholique, une concurrence de taille.

Une peau de chagrin catholique face à l’offensive évangélique ?

Les réseaux évangéliques, d’une grande diversité d’accents, développent aujourd’hui des dynamiques d’influence multipolaires.

En Amérique du Nord, vivier démographique protestant, l’évangélisme nord-américain, riche et puissant, n’a pas son pareil. Il regroupe en 2016 environ 97 millions de fidèles, dont 93 millions aux États-Unis. À première vue, la démographie catholique américaine, réputée plutôt florissante, ne semble guère affectée par cette vitalité évangélique. Près d’un quart de la population états-unienne ne se rattache-t-elle pas, aujourd’hui, à l’Église romaine ? À y regarder de plus près, le colosse catholique nord-américain s’avère plus fragile qu’il n’y paraît. Sa bonne santé démographique doit en effet  beaucoup à l’immigration hispanique. Massivement catholiques, les latinos primo-arrivants donnent à l’Église catholique un coup de jeune, et de nombreux pratiquants. Mais des études révèlent qu’au bout de quelques années, ou à la deuxième génération, ces latinos se tournent en masse vers… l’évangélisme. Ils troquent prière à la Vierge Marie contre prophéties pentecôtistes, et passent de prêtre (célibataire) à pasteur (marié). Si 55 % des 35,4 millions de latinos adultes aux États-Unis s’identifient comme catholiques, 22 % se considèrent comme protestants, à vaste majorité évangéliques. La part des catholiques parmi les adultes latinos aux États-Unis aurait baissé de douze points depuis 2010 ! C’est considérable, invitant l’Église catholique à réagir (2).

En Europe, on compterait en 2016 environ 23 millions d’évangéliques. C’est peu, mais leur nombre progresse, y compris par la conversion d’anciens catholiques. En France, on serait ainsi passé de 50 000 évangéliques en 1950 à 720 000 en 2016, dont 500 000 pratiquants réguliers (3). L’accroissement naturel n’explique pas tout : c’est la dynamique prosélyte, l’appel à conversion (suivie d’intégration communautaire), qui produit ses effets sociaux. Et que dire des évangélismes des Suds ! La progression évangélique est bien plus spectaculaire encore. Des pays comme la Chine (60 millions d’évangéliques), le Nigéria (55 millions), le Brésil (46 millions), ou le Kenya (20 millions) redessinent le portrait robot du Born Again. Tendance irréversible ? Non, sans doute. On entre beaucoup dans les Églises évangéliques, mais on en sort aussi. Dérives sectaires et implosives existent, ainsi que des recompositions et innovations prophétiques qui font germer, notamment en Afrique, de nouveaux christianismes, hors des sentiers battus catholiques, orthodoxes ou protestants (4).

Il reste que l’évangélisme, par sa sociabilité fervente et solidaire et son appel au choix personnel, tient aujourd’hui la corde, puisant largement dans les viviers catholiques. L’Amérique du Sud en constitue l’exemple le plus saisissant. En soixante ans, du Mexique à la Patagonie, c’est par dizaines de millions que les fidèles ont quitté les bancs de la messe pour rejoindre les cultes évangéliques. Le Vatican s’inquiète, et il y a de quoi. Le dernier recensement intégral de la population brésilienne, effectué en 2010, nous apprend que la population évangélique du pays s’est accrue de 16 millions entre 2000 et 2010, passant de 6,6 % à 22,2 % du total brésilien. Dans le même temps, le catholicisme, qui encadrait 73,6 % de la population en 2000, n’en regroupe plus que 64,6 % (5). « À ce train là, fait observer Patrice de Plunkett, la moitié de la population brésilienne sera protestante évangélique en 2050. » (6) Jusqu’à la fin du siècle dernier, les sociologues faisaient cependant remarquer qu’un grand pays sud-américain semblait échapper à cette lame de fond. Il s’agit de l’Argentine, pays d’origine du pape François. Et pourtant ! Depuis vingt ans, le scénario s’est finalement aligné sur celui du grand Brésil voisin : des millions d’ex-catholiques vont rejoindre les temples et megachurches (Églises géantes) évangéliques.

En 1990, les évangéliques argentins représentaient environ 200 000 fidèles, soit seulement 0,5 % de la population totale. Aujourd’hui, les estimations évoquent le plus souvent près de 10 % de la population totale, soit 4 millions de personnes, ce qui représenterait 2000 % d’augmentation sur la période. Des télévangélistes comme Carlos Anacondia s’affichent en nouvelles stars (7). Localement, l’impact est spectaculaire dans le paysage urbain. Appuyé sur un réseau de médias évangéliques hispanophones diversifié, cet évangélisme argentin longtemps confidentiel est aujourd’hui devenu un petit frère incontournable de la grande famille évangélique latino, sur la base de conversions massives venues du catholicisme. Comment expliquer cette « montée fulgurante » (8) qui rogne des parts de marché au catholicisme ?

Pourquoi les catholiques quittent le navire ? Atouts évangéliques

Articuler « Jésus, moi et les autres » sur un mode évangélique ne va pas de soi (9). Pourtant, de larges pans de la population catholique d’Amérique latine, et, à un degré moindre, des millions d’ex-catholiques africains ou asiatiques ont rejoint l’évangélisme. Parmi les nombreux facteurs d’explication (y compris en matière de doctrine) de cette attractivité, quatre retiennent l’attention de Rome.

Le premier point fort de l’offre évangélique est un rapport plus égalitaire à l’autorité.  Pape ? No Pasaran. À l’inverse d’une hiérarchie catholique verticale, parfois très liée au pouvoir politique, les réseaux évangéliques fonctionnent sur un modèle qui part du bas. Le pasteur est souvent élu par les fidèles. Le caractère démocratique de la plupart des groupes évangéliques est apprécié par beaucoup de convertis. On se chamaille, on se dispute, on se divise, certes, mais chaque voix compte. Dans l’assemblée, l’initiative individuelle trouve un espace de réalisation. Dans les Églises locales, « lieux potentiels de transformation personnelle et sociale » (10), les individus rechercheraient tous la possibilité de reprendre le contrôle de leur vie, d’avoir voix au chapitre des décisions locales, dans un cadre communautaire où le « pair » l’emporte sur le « père » autoritaire.

Un second atout qui séduit les catholiques déçus par Rome est la part donnée aux laïcs, ainsi qu’une plus grande proximité clergé-fidèles. Les pasteurs n’ont, en principe, pas le statut du prêtre. Et le partage de la parole enseignante inclut de nombreux profils, y compris des femmes. Marié(e)s, pères (ou mères) de famille, les pasteurs ont les mêmes problèmes que leurs fidèles en matière de sexualité, de vie de couple, et d’éducation des enfants. Beaucoup de fidèles se sentent mieux compris qu’en face d’un prêtre célibataire en soutane.

Liberté et changement

Un troisième atout est l’initiative et la liberté locale donnée à la congrégation. Comme les Églises évangéliques dépendent beaucoup de leurs fidèles (sans soutien de la base, pas de pasteur), elles écoutent l’assemblée ; comme la légitimité vient souvent d’en bas, beaucoup de libertés sont possibles, en dépit d’une théologie réputée orthodoxe et plutôt conservatrice. Des femmes prophétesses et pasteures ? Des enfants qui prêchent ? Des mobilisations écologistes (comme la pentecôtiste Marina Silva, candidate aux dernières présidentielles au Brésil) ? De la danse liturgique ? Tout est possible, ou presque, y compris, parfois, le pire. Les risques de la liberté… Une autonomie locale qui plaît, qui suscite désir et envie, loin du cadre normé de la messe catholique romaine.

Une quatrième force des évangéliques est l’accent sur la réussite. La prospérité. Le changement. À rebours des théologiens qui dénoncent, les coudes appuyés sur leur confortable bureau d’acajou, la « théologie de la prospérité », beaucoup de pasteurs aux pieds nus valorisent, devant leurs assemblées pentecôtistes et charismatiques, le succès par le travail, l’ascèse, la discipline. Le miracle, ici, n’est pas automatique. Il passe par le labeur, la confiance, la reconfiguration des priorités. Mais le cap est bien d’y arriver. De se faire une place au soleil. La pauvreté mise en exemple, non merci ! Les évangéliques entendent actualiser l’hypothèse de Max Weber, et conjuguer éthique protestante et esprit du capitalisme, pour la plus grande réussite des fidèles. Et ça marche !

La réponse vaticane au défi évangélique : la vision du pape François

Devant l’offensive évangélique, la réponse vaticane a longtemps tergiversé. En Amérique latine, ni la théologie de la Libération, ni la mise au pas de celle-ci dans les années 1980 n’ont changé la donne. Dans les relations, Rome a d’abord favorisé l’option du strapontin (dialogues mineurs), voire de la dénonciation mezza voce des « sectes évangéliques », comme le pape Benoît XVI pouvait encore être tenté de le faire. Désormais, tout cela est terminé. L’Église romaine est passée « du dénigrement à une nécessaire remise eu cause » (11). Le pape François, depuis son élection en mars 2013, a imposé un nouveau paradigme. Après la condescendance et la méfiance, voici le temps venu du dialogue d’égal à égal et de l’influence réciproque. Il faut dire qu’aucun pape avant lui n’avait acquis une telle connaissance des évangéliques. Ami du télévangéliste latino Luis Palau, fin connaisseur de la scène born again sud-américaine, le pape François est le premier pontife à disposer du savoir et des éléments de langage nécessaires pour poser les jalons d’une adaptation catholique efficace.

Le premier axe de la contre-offensive vaticane joue sur le charisme et la dimension thérapeutique de la foi. Le pape François a compris que l’identification à une personne est plus payante que l’adhésion à une institution. Depuis son élection, il ne cesse d’inviter les cardinaux, évêques, prêtres à incarner davantage l’Évangile. Le buzz généré par la prière d’exorcisme spontanément  (?) faite par le pape François en imposant les mains à un malade, le 19 mai 2013 à Rome, témoigne de l’intérêt suscité par cette sensibilité, en phase avec la spiritualité charismatique-pentecôtiste tournée vers l’impact individuel et la délivrance surnaturelle.

Un autre volet de la réponse vaticane aux conquêtes évangéliques est une simplification de l’appareil clérical. Aucune révolution en cours, mais une consigne : faire sobre. Armé d’une « méfiance presqu’instinctive pour des rouages hiérarchiques » (12), le pape François a parfaitement compris que la lente démocratisation des sociétés du Sud (Amérique latine, Afrique, Asie) transpose, au sein de l’Église, un besoin de proximité et de simplicité. L’évêque, vu comme prince de l’Église, laisse place au prêtre serviteur. Atténuant du même coup les effets de l’un des produits d’appel proposé par les évangéliques, à savoir un pastorat proche des fidèles.

Poursuivant les intuitions de la « nouvelle évangélisation » de Jean-Paul II, le pape François impulse par ailleurs, depuis le Vatican, une forte dynamique d’annonce kérygmatique. Le kérygme, à savoir le cœur du message chrétien centré sur le salut en Jésus-Christ, devient central. Dans son homélie du 7 juillet 2013 à Rome, il appelle ainsi chaque croyant à être un missionnaire du Christ. C’est un slogan typiquement évangélique ! Il souligne que le but n’est pas de socialiser, mais de « proclamer le Royaume de Dieu », tâche « urgente » où il n’y a « pas de temps à perdre »… Des exhortations qui, sur le terrain, se traduisent en politique de reconquête, sans plus tenir pour acquis que l’étiquette catholique cache un chrétien convaincu. Ce faisant, l’Église catholique apprend à réoccuper un créneau presque monopolisé par les évangéliques, spécialistes de l’évangélisation directe.

Enfin, tout porte à croire qu’on a aujourd’hui compris, au Vatican, que la diplomatie romaine ne pouvait plus se permettre de prendre à la légère les acteurs évangéliques, sous le prétexte qu’ils ne disposent pas de représentants indiscutables comme les patriarches orthodoxes ou le recteur de l’université d’Al-Azhar. En matière de dialogue catholique avec les protestantismes, les luthériens et réformés, portés par des théologiens en vue, se sont longtemps taillé la part du lion. C’est fini. Les évangéliques ont pris le relais au menu des priorités vaticanes. Même si la diversité extrême de ce christianisme déroute la culture romaine, habituée à la centralisation, l’Église catholique est depuis quarante ans très investie dans des espaces d’échange, et la tendance s’accentue (13). Les dialogues théologiques, comme ceux initiés en 1977 (14), se poursuivent, mais ce sont surtout les rencontres, visites, relations multilatérales qui se développent. Les méthodes utilisées dans les megachurches évangéliques suscitent par exemple l’intérêt très attentif des évêques.

Le Vatican rêve-t-il aujourd’hui d’une synthèse des contraires, le décentrement pluriel évangélique venant vivifier la centralisation romaine ? C’est sans doute aller beaucoup trop vite en besogne, même si F. Dwight Longenecker, ex-évangélique devenu catholique, publiait en 2014 sur un grand portail catholique une retentissante analyse titrant : « Le pape François, catholique évangélique » (15).

Religion des Hispaniques aux États-Unis en 2013
Diplomatie n° 83 © Areion/Capri

Notes

(1) Visite privée du Pape à Caserte à la rencontre du pasteur évangélique Giovanni Traettino, 28 juillet 2014. Texte intégral disponible en français sur le site officiel du Vatican.

(2) Enquête Pew Research Center, The Shifting Religious Identity of Latinos in the United States, mai 2014.

(3) Lire Linda Caille, Soldats de Jésus : les évangéliques à la conquête de la France, Paris, Fayard, 2013.

(4) Voir Sébastien Fath et Cédric Mayrargue (dir), Les nouveaux christianismes en Afrique, revue Afrique Contemporaine,  Paris, n° 252, 2015.

(5) Recensement décennal 2010 de l’IBGE (Brazilian Institute of Geography and Statistics).

(6) Patrice de Plunkett, Les évangéliques à la conquête du monde, Paris, Perrin, 2009, p. 108.

(7) Sébastien Fath, « Un eldorado évangélique en Amérique latine ? Le cas Carlos Anacondia », in B. Badie et D. Vidal (dir.), La fin du monde unique : l’état du monde, Paris, La Découverte, 2010, p. 196 à 200.

(8) « Le catholicisme latino face à la montée fulgurante des évangéliques », dépêche AFP publiée le 14 mars 2013.

(9) Christophe Pons (dir), Jésus, moi et les autres : la construction collective d’une relation personnelle à Jésus, Paris, CNRS, 2013.

(10) Nancy Ammerman, Congregation and Community, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, 1997, p. 369.

(11) Michel Mallèvre, Les évangéliques, Paris/Namur, Fidélité, 2015, p. 91.

(12) Bernadette Sauvaget, Le monde selon François : les paradoxes d’un pontificat, Paris, Le Cerf, 2014.

(13) Louis Schweitzer (dir), Le dialogue catholiques-évangéliques, Charols, Excelsis, 2002.

(14) « Le dialogue catholique romain-évangélique sur la mission », rapport ERCDOM, 1984.

(15) Fr. Dwight Longenecker, « Pope Francis, Evangelical Catholic », portail internet Aleteia.org, 1er juillet 2014.

Article paru dans Diplomatie n°83, novembre-décembre 2016.

À propos de l'auteur

Sébastien Fath

Sébastien Fath

Historien, chercheur au Groupe Sociétés Religions et Laïcité (EPHE/CNRS), Sébastien Fath s'intéresse plus particulièrement à l'histoire et à la sociologie des protestantismes, à la géopolitique de l’évangélisme (notamment Afrique Sub-saharienne, francophonie protestante et Soudan du Sud), aux méga-églises, réseaux évangéliques (ONG), à l'immigration et à l'interculturalité en lien avec les mutations religieuses en ville.
Il est titulaire de la Médaille de Bronze du CNRS (2004) et a publié de nombreux ouvrages sur ses domaines de spécialisation.

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