Grands Dossiers de Diplomatie

Élections iraniennes 2017 : l’année de tous les dangers ?

Le 10 janvier 2017, le Guide suprême Ali Khamenei et les principaux leaders de la République islamique participent aux funérailles de l’ancien président iranien, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, décédé après avoir fait une crise cardiaque. Ce pilier de la République islamique, considéré par Ali Khamenei comme « un vieux compagnon de route », avait notamment soutenu l’actuel président Hassan Rohani dans son accession au pouvoir. Sa disparition constitue une grande perte pour le camp des modérés. (© Présidence iranienne)
Entretien avec Mohammad-Reza Djalili, spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016), sur le contexte national et international, et les rapports de force de politique intérieure à l'approche de l'élection présidentielle iranienne, prévue en mai 2017.

Pour l’économiste américain Tyler Cowen, la présidentielle iranienne serait le scrutin le plus important de 2017. Quels sont les enjeux de ces élections ?

Mohammad-Reza Djalili : L’année 2017 en Iran sera marquée par au moins trois évènements majeurs : la mort de l’ancien président Rafsandjani (1), l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, et l’élection présidentielle de mai prochain.

L’année 2017 a commencé en Iran par la disparition, le 8 janvier, d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. Homme de confiance de Khomeini, c’est l’un des pères fondateurs de la République islamique. Acteur de premier rang dans la conduite de la guerre Iran-Irak (1980-1988), il a été aussi le principal artisan de l’arrêt de cette guerre. Faiseur de roi, il a été à l’origine de la désignation de Khamenei comme Guide de la Révolution après la disparition de Khomeini. Il a exercé durant deux mandats la fonction de président de la République islamique (1989-1997). Sa disparition a un impact important dans la mesure où, malgré le fait qu’il avait été quelque peu marginalisé ces dernières années, il conservait des réseaux d’influence tentaculaires. Son décès a déséquilibré un peu le système car, à travers ses réseaux, il arrivait parfois à désamorcer certains conflits qui opposent conservateurs et modérés. Sa mort est aussi une mauvaise nouvelle pour le camp du président Rohani, dont il soutenait le désir d’ouverture vers le monde.

Le deuxième évènement majeur de 2017 consiste en l’arrivée au pouvoir de Donald Trump à la Maison-Blanche. Ce dernier a en effet fortement critiqué l’accord sur le nucléaire au cours de sa campagne. Que va-t-il se passer une fois qu’il sera en place ? Va-t-il continuer sur cette voie-là, ou va-t-il changer d’avis ? Cette décision influencera non seulement la situation au niveau régional et international, mais elle aura aussi un effet sur les prochaines élections du mois de mai en Iran.

Le troisième évènement concerne justement l’élection présidentielle iranienne, qui est importante dans la mesure où elle peut avoir un impact sur la situation au Moyen-Orient. De là à dire qu’il s’agit de l’élection majeure de 2017, je ne m’y risquerai pas, car beaucoup de choses peuvent se produire d’ici là (2). Ce sera un évènement important, mais il faut le replacer dans le contexte national et régional de l’Iran.

En 2013, la victoire de Hassan Rohani avait créé la surprise après deux mandats du conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Quel est le bilan d’Hassan Rohani depuis son élection ?

En ce qui concerne le bilan, je crois que l’apport le plus important – et le plus positif – du mandat d’Hassan Rohani est l’accord sur le nucléaire, qui est entré en vigueur en janvier 2016. Ce fut une avancée majeure pour la diplomatie iranienne et pour le contexte international, car il a mis fin à une crise nucléaire qui durait depuis une dizaine d’années. Suite à cet accord, une relance de l’économie du pays était espérée, mais elle n’a pas été aussi spectaculaire qu’attendu.

Actuellement, comme certaines sanctions anciennes et non liées à la question nucléaire sont encore en place, et en raison des difficultés causées par les grandes banques internationales pour investir en Iran, il y a certes une amélioration économique, perceptible au moins au niveau de l’État, mais la société attend toujours le miracle économique qui n’a pas encore eu lieu.

Un certain nombre de personnes misent sur le fait que ce dernier devrait se produire dans le courant de l’année 2017, si tout va bien. Parallèlement, l’aspect le plus négatif de la présidence d’Hassan Rohani concerne les libertés individuelles et les droits de l’homme en Iran, alors que ce dernier avait fait des promesses lors de sa première élection. La répression est toujours très forte et la censure sévit encore. L’excuse avancée par le camp Rohani est que la priorité du gouvernement était le nucléaire, et que la question des libertés individuelles sera peut-être davantage prise en compte au cours d’un deuxième mandat. La seconde excuse, qui est un non-dit et qui demeure importante à souligner, c’est que certains aspects des questions relatives aux libertés échappent totalement au contrôle du président de la République, en particulier le pouvoir judiciaire, qui est contrôlé par le Guide, tout comme le système sécuritaire, le ministère du Renseignement, etc., qui ne sont pas du domaine de la présidence.

Quelles sont ses chances d’être réélu en 2017 ?

Pour le moment, il n’est pas officiellement candidat. L’élection aura lieu en mai prochain et les candidatures officielles devraient être publiées environ un mois avant. Je pense qu’Hassan Rohani a de bonnes chances d’être réélu pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il n’y a pas de candidat conservateur suffisamment fort en face de lui. Ensuite, parce qu’il a conservé des relations très proches avec le Guide, ce qui compte toujours pour une élection. Enfin parce que traditionnellement, tous les présidents iraniens font deux mandats et il serait étonnant qu’il ne soit pas réélu.

Cependant, tout est possible, car nous sommes dans une période d’incertitude avec la mort de Rafsandjani, qui affaiblit dans une certaine mesure le camp des modérés ; et la future politique étrangère américaine à l’égard de l’Iran et du Moyen-Orient, qui n’est toujours pas clairement définie, peut aussi influencer le déroulement de l’élection présidentielle iranienne.

Si Donald Trump venait à suspendre l’accord sur le nucléaire, cela pourrait-il avoir des conséquences directes sur l’élection iranienne ?

Bien sûr. Mais je ne l’espère pas et cela me paraît très difficile, parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un accord bilatéral : il engage la communauté internationale et en particulier les membres les plus importants du Conseil de sécurité des Nations Unies. L’accord devrait donc être maintenu, en tout cas formellement.

En mai 2016, les candidats réformateurs et modérés du camp pro-Rohani ont remporté le second tour des élections législatives. C’est ainsi la première fois depuis 2004 que l’Assemblée ne sera plus dominée par les conservateurs. Quelles sont actuellement les forces politiques en présence ?

Il est vrai qu’il y a un basculement du Parlement dans le sens des modérés. Mais les choses ne sont pas très claires, parce que les membres du Parlement ne représentent pas de partis politiques officiellement reconnus, mais plutôt des courants, des factions qui ont une certaine mobilité. Sur certains aspects, les conservateurs peuvent pencher du côté des modérés, sur d’autres aspects, les modérés peuvent se rapprocher des conservateurs. Il y a donc une souplesse des mouvements, c’est pourquoi l’on ne peut pas dire qu’il y a véritablement une majorité absolue et déterminée au Parlement.

Ce qu’il faut aussi avoir à l’esprit, c’est que toutes les lois, toutes les décisions prises par le Parlement doivent passer par le Conseil des Gardiens de la Constitution, qui avalise les décisions du Parlement, du point de vue constitutionnel et du point de vue de l’islamité. Dans ce conseil de douze membres, six sont nommés directement par le Guide de la Révolution et six autres par le Parlement et le responsable du système judiciaire, qui est lui-même nommé par le Guide. C’est donc une institution qui pèse sur le Parlement et qui est aux mains des conservateurs. Même si la majorité est modérée, une loi peut être bloquée à la sortie par ce Conseil des Gardiens. Il faut donc relativiser l’impact de l’augmentation du nombre de députés modérés au sein du Parlement.

Les réformateurs et les modérés n’ont-ils aucune chance de devenir majoritaires au sein du Conseil des Gardiens de la Constitution ?

Cela me semble tout à fait impossible, puisque la moitié des membres du Conseil sont directement nommés par le Guide – qui officiellement penche du côté des conservateurs – et que l’autre moitié est indirectement nommée par le Guide. Jusqu’à présent, on n’a jamais eu d’exemple allant dans ce sens-là.

Il faudrait donc plutôt attendre un Guide réformateur et modéré pour espérer de grands changements dans le pays ?

Oui, mais avec Ali Khamenei, ce n’est pas le cas pour le moment. Vous savez, sa phrase célèbre, c’est : « Je ne suis pas un diplomate, je suis un révolutionnaire ! », ce qui définit bien le personnage.

À propos d’Ali Khamenei, il a conseillé à l’ancien président conservateur, Mahmoud Ahmadinejad (3), de ne pas se présenter aux prochaines élections, considérant que cette initiative ne serait pas dans « l’intérêt du pays ». Comment expliquer cette prise de position ?

Cette prise de position s’explique par le fait que le deuxième mandat d’Ahmadinejad – que le Guide a soutenu – n’a pas été apprécié par une frange importante de l’opinion publique iranienne, qui en 2009 s’était opposée à sa réélection.

J’ai l’impression que le Guide a compris que son soutien indéfectible à Ahmadinejad avait été une sorte d’erreur politique.

Mais il n’a pas voulu céder, dans la mesure où il pensait que ce n’était pas à la rue de décider qui était légitime à occuper le poste de président. Ceci étant, à la fin du second mandat, on constate un certain éloignement entre le Guide et Ahmadinejad. C’est donc en partie une raison de type politique.

Mais il existe aussi une raison de type institutionnel : jamais dans la République islamique aucun président ayant fait deux mandats n’a été admis ou n’a réussi à avoir un troisième mandat. Ce fut le cas de feu Rafsandjani, qui ne fut pas élu en 2005. Un troisième mandat ne s’inscrit donc pas dans le fonctionnement du système : deux mandats et puis on essaie de trouver un remplaçant.

Enfin – troisième raison –, à la fin du dernier mandat d’Ahmadinejad et avec l’arrivée au pouvoir de Hassan Rohani, on a découvert rapidement l’extrême mauvaise gestion de l’économie du pays par l’ancien président, et l’isolement grandissant de l’Iran sur la scène internationale. L’échec économique du gouvernement d’Ahmadinejad est d’autant plus grave que le prix du pétrole a été des plus élevés durant une bonne partie de ses deux mandats et qu’à plusieurs reprises, il a dépassé les 100 dollars le baril.

Est-ce que ces deux « mauvais » mandats d’Ahmadinejad expliquent qu’il n’y ait pas aujourd’hui de candidat fort du côté des conservateurs ?

Je ne le crois pas. Il y a pléthore de candidats mais, pour le moment, aucun personnage ne se dégage parmi eux. Certains noms sont avancés, mais ce n’est pas la première fois. Le nom du maire de Téhéran est avancé, par exemple, comme candidat conservateur possible. Mais il faut voir comment les rapports de force vont évoluer à l’intérieur du système d’ici le mois de mai, et comment les choses vont se dérouler au niveau international, par rapport à la position de la nouvelle administration américaine sur la question du nucléaire. Si l’accord n’est pas mis en cause par Washington, il serait préférable q’un modéré comme Rohani reste en place.

Quelles sont les principales thématiques de la campagne ? Est-ce que l’accord historique du 14 juillet sur le nucléaire a une influence sur les élections à venir ?

Du côté de Rohani et des modérés, la thématique principale est la continuation de l’insertion de l’Iran dans la communauté internationale, l’ouverture vers l’Occident, car lui seul peut fournir les moyens financiers et technologiques dont l’Iran a besoin pour la relance de son économie. S’il y a une candidature importante du côté conservateur, le discours sera évidemment la méfiance à l’égard de la communauté internationale, de l’Occident et des États-Unis, et aussi la continuation de la politique régionale de l’Iran, où ces derniers temps les pasdarans – généralement proches des conservateurs – ont rencontré quelques succès, par exemple à Alep. Deux tendances différentes s’affrontent : une tendance disons économique et politique, et une tendance plutôt idéologique, qui est représentée par le courant conservateur.

La lutte contre la corruption était l’un des sujets importants d’Hassan Rohani lors de sa première élection. Est-ce toujours le cas ?

Oui et il veut continuer sur cette voie, je crois. Même si certains essaient, à travers ses proches, de lui trouver des points faibles sur ce plan, ce qui pourrait rendre plus difficile sa réélection. Mais la corruption est un phénomène qui est encore très largement répandu dans le système iranien. Rohani a essayé de faire quelques avancées sur cette question, et malheureusement, il rencontre beaucoup d’obstacles, surtout du côté des Gardiens de la Révolution.

Les pasdarans, qui sont devenus des acteurs extrêmement importants sur la scène économique du pays depuis le mandat d’Ahmadinejad, résistent fortement aux pressions que le gouvernement Rohani exerce sur eux pour les contraindre à abandonner certaines activités et ouvrir l’économie au secteur privé.

C’est là que le bât blesse.

Dans les années à venir, va-t-on assister à un renouvellement de la classe politique iranienne ?

Il y a quelque chose qu’il faut avoir à l’esprit, c’est qu’au fond, les leaders de la République islamique – comme Rafsandjani, ou même d’ailleurs le Guide – et d’autres personnalités importantes du système, toutes tendances confondues, sont des gens de la génération de la Révolution elle-même, c’est-à-dire qu’ils étaient présents il y a un peu plus d’une quarantaine d’années sur la scène politique iranienne. Ils sont évidemment vieillissants et il est probable qu’à partir de maintenant, des générations nouvelles – qui n’étaient pas des opposants au Chah, mais qui ont joué un rôle dans la République islamique, que ce soit chez les clercs ou chez les Gardiens de la Révolution – vont occuper de plus en plus de place dans la vie politique iranienne. Une nouvelle génération est en train d’émerger.

Entretien réalisé par Thomas Delage, le 11 janvier 2017

Notes

(1) Décédé le 8 janvier 2017 à Téhéran, il fut le président de la République islamique d’Iran de 1989 à 1997, NdlR.

(2) Des élections doivent avoir lieu en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie, NdlR.

(3) Président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013, NdlR.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 37, février-mars 2017.

À propos de l'auteur

Mohammad-Reza Djalili

Mohammad-Reza Djalili

Spécialiste de l’Iran et professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Mohammad Reza Djalili est né à Téhéran et possède la double nationalité suisse et iranienne. Docteur en science politique et diplomatique de l'Université Libre de Bruxelles, il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à Paris et Téhéran. Il est co-auteur avec Thierry Kellner de "L’Iran en 100 questions" (Tallandier, 2016).

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